
À Marseille, le RSA sert à se débarrasser du CDI
Pour
le nettoyage de ses foyers, Adoma (ex-Sonacotra) a livré le marché à
des régies de quartier chargées de l’insertion plutôt qu’à des
entreprises spécialistes du secteur. Avec pour résultat de payer les
salariés deux fois moins cher.
Ni salariés. Ni chômeurs. Sans droits reconnus, de fait. À
Marseille, quarante salariés spécialisés dans le nettoyage font figure
de « mutants » du droit social. Leur calvaire a débuté le 12 novembre
2007. Serrures changées, badge d’accès désactivé : ils découvrent ainsi
qu’ils sont mis à la porte. Adoma (ex-Sonacotra), dont ils assurent le
nettoyage des 28 foyers marseillais depuis de fort longues années, a
confié le marché à deux régies de quartiers, la Régie Nord Littoral et
la Régie Service 13. Mais ce n’est pas la première fois qu’Adoma change
de prestataire. L’annexe 7 de la convention collective des entreprises
de nettoyage stipule l’obligation de reprendre les salariés des
entreprises sortantes. Faisant valoir leur mission d’insertion et leur
statut d’association loi 1901, les régies affirment qu’elles ne sont
pas concernées par cette disposition essentielle. Adoma, le donneur
d’ordres, ne bronche pas. Et voilà comment, depuis dix-huit mois, dans
le cadre d’un marché passé par une entreprise détenue à 57 % par
l’État, des RSA (payés entre 500 et 700 euros par mois) ont remplacé
des CDI (rémunérés entre 1 200 et 1 600 euros par mois).
Des RSA, car, dès 2005, le département des Bouches-du-Rhône a été le
premier en France à se porter volontaire pour expérimenter le
dispositif entré en vigueur à l’échelle nationale il y a quelques
semaines.
Des CDI car Nadia, Simone, Yves, Michel, Karim et les autres
disposaient de ce contrat de travail « standard » que le MEDEF n’a de
cesse de dénoncer et affichaient, en moyenne, seize ans d’ancienneté
professionnelle. Une « situation inédite et dramatique », souligne Me
Julien Bernard, avocat de 33 des 40 salariés. Sept salariés, conseillés
par la CFTC, ont demandé leur licenciement. La justice vient de les
renvoyer vers les prud’hommes : deux ans de procédure à venir.
Des boules de flipper
Les trente-trois autres, accompagnés par le syndicat CGT et Charles
Hoareau, figure du syndicalisme marseillais, ont engagé le bras de fer,
demandant l’application de l’annexe 7.
Ils se sentent parfois, comme des boules de flipper, ballottés entre
des décisions de justice contradictoires. Ainsi, le 30 novembre 2007,
le tribunal de grande instance donne raison aux salariés de réclamer le
droit au travail et les renvoie devant les prud’hommes pour déterminer
les responsabilités. Le 27 décembre, le conseil de prud’hommes condamne
solidairement ADOMA et les régies à la réintégration des salariés au 12
novembre. Ce jugement n’est pas appliqué. Le 7 mai, une ordonnance
d’une première astreinte de 3 600 euros par salarié est rendu. Mais,
coup de bambou, le 29 septembre 2008, la Cour d’appel casse
l’ordonnance du 27 décembre 2007 en estimant que si le contrat de
travail des salariés n’a pas été rompu, le fait que les salariés ne
soient pas payés depuis dix mois n’est pas « un trouble manifestement
illicite » et que, par conséquent, ce n’était pas au juge des référés
qu’il appartenait de déterminer qui était leur employeur.
« Curieusement il a tenu à disculper le donneur d’ordres (que le
tribunal de première instance avait selon nous justement condamné), ce
qui est une contradiction flagrante », commente Charles Hoareau. Le 12
décembre 2008, un jugement au fond disculpe ADOMA et condamne les
seules régies à la reprise des salariés à la date du 12 novembre 2007.
« Jugement non appliqué malgré l’exécution provisoire ! », note Charles
Hoareau. Le 23 juin, ils sont retournés au tribunal afin de faire
exécuter les astreintes et ils devront attendre la fin de cette année
pour des jugements définitifs au fond.
Que disent les parties prenantes de cette affaire hallucinante ?
Adoma se retranche derrière la dernière décision de justice condamnant
les seules régies, ainsi qu’elle l’a fait savoir à Isabelle Pasquet,
sénatrice communiste des Bouches-du-Rhône, qui avait interpellé la
direction de l’entreprise nationale ainsi que le premier ministre.
L’État, justement, bien qu’actionnaire principal, ne pipe mot.
Les régies ensuite. « Si elles avaient dû reprendre les quarante,
elles n’auraient pas pu donner une chance à des gens recommandés par
les services sociaux du conseil général ou des HLM », argumente leur
avocat, Me Michel Dosseto. « Un mensonge de plus, rétorque Charles
Hoareau. La CGT a pu récupérer les annonces d’emploi à l’ANPE comme
pour un emploi normal. Les salariés employés par les régies sont en
tous points semblables à ceux employés par Adoma sauf qu’ils coûtent
moitié moins cher au nom de l’insertion ».
Les régies s’appuient également sur un courrier de l’Inspectrice du
travail, stipulant qu’elles n’étaient pas concernées par l’annexe 7.
« De toute la procédure, on n’a pas entendu parler de cette lettre puis
tout à coup elle est sortie trois ans plus tard et signée de
l’inspectrice en charge du dossier depuis le début et qui avait défendu
le contraire », s’étonne le syndicaliste.
Une véritable délocalisation de l’intérieur
Côté conseil général des Bouches-du-Rhône, à la fois impliqué dans
les régies et dans le dispositif RSA, on plaide l’impuissance. « La
situation de ces 40 salariés est dure et préoccupante. Mais notre marge
de manœuvre est nulle », assure Lisette Narducci, vice-présidente PS.
Pour Charles Hoareau, « le grand danger de cette affaire, c’est la
casse du droit du travail ». Cette « délocalisation de l’intérieur »
pourrait faire jurisprudence. « Martin Hirsch a demandé aux entreprises
de créer leur propre entreprise d’insertion. D’ailleurs Adoma a créé
Adoma Insertion. Un jour, on se retrouvera avec McDo Insertion et
d’autres qui auront la possibilité de remplacer les CDI par des RSA »,
alerte le syndicaliste.
Depuis le début de la procédure, la CGT a décidé de cibler la
responsabilité du donneur d’ordres, Adoma. « C’est Adoma qui porte la
responsabilité, appuie Nadia, l’une des salariés. Adoma veut maintenant
qu’on se batte entre nous, salariés et chômeurs ».
Comment s’en sortent ces salariés, condamnés à vivre dans un « no
man’s land » social et juridique ? Dix-neuf d’entre eux bénéficient
d’une mesure exceptionnelle des Assedic qui prend la forme d’un prêt
d’honneur avec une allocation mensuelle d’environ 800 euros. Mais, à
terme, ils devront le rembourser. Quant aux autres, ils ont préféré ne
pas en bénéficier, craignant de ne pouvoir honorer le remboursement.
Ils vivotent donc de petits travaux. N’y arrivant plus, l’un d’eux,
Nadir, a récemment déposé une demande de RMI. Il a été convoqué, lui
l’ancien CDI, pour constituer un dossier de RSA.
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