Ambroise Croizat le bâtisseur de la Sécurité socialeOuvrier
métallurgiste à treize ans, député communiste du Front populaire, il
participe à l’élaboration, dans la clandestinité, du programme du
Conseil national de la résistance qui débouche, à la libération, alors
qu’il est ministre du Travail, sur la création de la Sécurité sociale.
La ville de Paris lui rend hommage, mardi, en inaugurant une place à
son nom.
« Jamais nous ne tolérerons qu’un seul des avantages de la sécurité sociale soit mis en péril. Nous défendrons à en perdre la vie et avec la plus grande énergie cette loi humaine et de progrès. » Cette phrase, prononcée par Ambroise Croizat lors de son dernier discours à l’Assemblée nationale, le 24 octobre 1950, sera mardi le fil rouge de l’inauguration de la place qui lui est enfin dévolue au cœur de Paris. Un slogan brûlant d’actualité à l’heure du détricotage des acquis et qui sonne comme un hommage à un parcours qui a fait du « bâtisseur de la Sécurité sociale », l’un de ceux qui ont forgé la dignité de notre identité sociale. Il faut rappeler ce chemin entamé un 28 janvier 1901, dans l’éclat des fours de Savoie ou son père, Antoine, est manœuvre. En cette aurore du siècle, dans la cité ouvrière de Notre-Dame-de-Briançon, on vit la misère qui court les pages de Germinal. Pas de Sécurité sociale, pas de retraite. L’espoir, c’est le père d’Ambroise qui l’incarne. Fondateur du syndicat CGT, il lance la première grève pour une protection sociale de dignité. Il l’obtient mais de vieilles revanches l’invitent à s’embaucher ailleurs. 1907. Ugine, autre grève, errance obligée vers Lyon. C’est là qu’Ambroise prend le relais du père. Á treize ans, il est ajusteur. Derrière l’établi, les mots du père fécondent : « Ne plie pas, petit. Le siècle s’ouvre… » Ambroise adhère à la CGT. Á dix-sept ans, il anime les grèves de la métallurgie. Reste à faire le pas. Celui de Tours, ou il entre au PCF. « On le voyait partout, dit un témoin, devant les usines, au cœur d’une assemblée paysanne. Proche du peuple d’ou il venait. » Antimilitarisme, anticolonialisme tissent les
chemins du jeune
communiste. 1927. Il est secrétaire de la
fédération des métaux CGTU.
« Militant ambulant », un baluchon de Vie
ouvrière à vendre pour tout
salaire. Commence un périple ou il anime les révoltes de
Marseille et
du Nord, tandis que sur le terreau de la crise germe le fascisme.
« S’unir, disait-il, pas unis, pas
d’acquis ! » Ces mots, il les laisse
au cœur des luttes ou se dessinent les espérances du Front
populaire.
En 1936, Ambroise est élu député du PCF dans le
14e arrondissement. Il
impose la loi sur les conventions collectives. Présent à
Matignon, il
donne aux accords du même nom, la couleur des congés
payés et de la
semaine de quarante heures. Vient l’année noire, 1939.
Arrêté le 7
octobre avec trente-cinq autres députés communistes, il
est incarcéré à
la Santé. Fers aux pieds, il traverse quatorze prisons avant de
subir
les horreurs du bagne d’Alger. Libéré en
février 1943, il est nommé par
la CGT clandestine à la commission consultative du gouvernement
provisoire autour du général de Gaulle. Là,
mûrissent les rêves du Conseil national de la
résistance (CNR). La Sécurité sociale,
bien sûr, dont le postulat colore le programme de mars
1944 : « Nous,
combattants de l’ombre, exigeons la mise en place d’un plan
complet de
sécurité sociale vivant à assurer à tous
les citoyens des moyens
d’existence dans tous les cas ou ils sont incapables de se le
procurer
par le travail avec gestion par les intéressés et
l’État. » Á la tête
d’une commission de résistants, Ambroise trace dès
l’été 1943 les
moutures de ce qui va devenir l’un des systèmes sociaux
les plus enviés
au monde. « Dans une France libérée, nous
libérerons le peuple des
angoisses du lendemain ! » écrit-il le 14
janvier 1944. C’est cette
réflexion collective, mûrie par François Billoux,
ministre de la Santé,
qui aboutit à l’ordonnance d’octobre 1945. Le texte
écrit, reste à
bâtir. Le chantier débute en novembre 1945, quand il est
nommé au
ministère du Travail. Centre trente-huit caisses sont
édifiées en deux
ans sous sa maîtrise d’œuvre par un peuple anonyme
après le travail ou
sur le temps des congés. P. Laroque, technicien chargé de
la mise en
place du régime, déclarait en 1947 : « En
dix mois et malgré les
oppositions, a été construite cette structure solidaire
alors que les
Anglais n’ont pu mettre en application le plan Beveridge, qui
date de
1942, qu’en 1948. Il faut dire l’appui irremplaçable
d’Ambroise
Croizat. Son entière confiance manifestée aux hommes de
terrain est à
l’origine d’un succès aussi
remarquable. » Rappelons combien le rapport
de forces de l’époque permit la naissance de
l’institution : un PCF à
29 % ; 5 millions d’adhérents à la CGT,
qui a joué un rôle fondateur ;
une classe ouvrière grandie par l’héroïsme de
sa résistance. Là ne
s’arrête pas l’héritage. Ambroise laisse
à l’agenda du siècle
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