

Chine. Que reste-t-il de la révolution chinoise ?
Rappel des faits
La Chine vient de commémorer, avec fastes, le
soixantième anniversaire de l’arrivée au pouvoir de
Mao Zedong.
Lorsque
les communistes instaurent la République populaire en 1949, ils
répondent à l’objectif principal que s’étaient fixés les
révolutionnaires de la Longue Marche et de la résistance aux
occupations étrangères. « La Chine est debout », dit Mao Zedong,
consacrant la reconnaissance de l’indépendance du pays et sa dignité
retrouvée. Le Parti communiste en tire une légitimité qui prévaut
encore soixante ans après, fort de réalisations économiques qui ont
tiré le pays du sous-développement. La voie empruntée n’est pas une
ligne droite. Mais faire de la Chine une nation moderne capable de
reprendre sa place dans le monde reste le fil conducteur de la
reconstruction chinoise. Dans toutes ses contradictions.
Les terribles soubresauts maoïstes, du Grand Bond en avant à la
Révolution culturelle, ont fait peu de cas du facteur humain. Mais,
dans le même temps, les trente premières années de la Chine populaire
ont vu fondre le taux d’analphabétisme.Deng Xiaoping reprenait à son
compte les ambitions de 1949 avec d’autres moyens. Ceux que le monde
capitaliste imposait à la Chine. « Le socialisme n’est pas la
pauvreté », lançait-il avec ses réformes.
La croissance s’est envolée sur fond de déstructuration d’une partie
du secteur public industriel, d’une exploitation salariale, d’une
montée des inégalités.
Mais une fois de plus dans quelles contradictions : la Chine
tombait-elle dans le tout-économisme, le consumérisme le plus fervent,
que jamais les grèves, les contestations paysannes, les revendications
ouvrières, n’avaient été aussi nombreuses. Le regard porté par
l’Occident sur la Chine fait souvent état d’un Parti communiste vidé de
son idéologie et de Chinois revenus de toute utopie. Vision dérisoire
faisant l’impasse sur la profondeur et la multitude des débats qui
traversent tant les structures dirigeantes que la société et que la crise financière mondiale a relancés. Et c’est peut-être là un
héritage de la révolution : rien n’est figé, ni inscrit dans le marbre.
Dominique Bari
Chine. Les bourgeons d’un autre développement
Par Alain Roux, sinologue, professeur émérite d’histoire contemporaine.
Moshe
Lewin dans le Siècle soviétique affirme que « les révolutions déçoivent
toujours les attentes, mais ouvrent une page nouvelle ». Ce qu’illustre
parfaitement la situation chinoise. En effet si l’on ébauche un bilan
de ce qui a été réalisé dans la construction du socialisme en Chine
selon le modèle soviétique, la déception est considérable.
La collectivisation de l’agriculture a appauvri la paysannerie qui
n’a pu commencer à redresser sa situation qu’après 1978 en
décollectivisant. Certes la terre demeure propriété collective, mais ce
vestige des années Mao permet les expropriations abusives auxquelles
les paysans cherchent à s’opposer. Le peu de socialisme restant est
calamiteux.
L’appropriation des grands moyens de production et d’échange,
réalisée en 1956, a été remise en question dans le cadre de la
politique d’ouverture pratiquée depuis 1978. Les deux tiers des
entreprises industrielles, minières et commerciales chinoises sont
aujourd’hui privées ou semi-privées. Certes, il subsiste un donjon
d’entreprises d’État avec les grandes banques, l’industrie lourde, les
transports ferroviaires, et l’injection récente par l’État dans
l’économie pour faire face à la crise d’une somme évaluée à 455
milliards d’euros a redonné de la vigueur à ce secteur.
Certes, l’État dispose ainsi de moyens d’intervention considérable
dont il use. Mais peut-on y voir du socialisme quand le modèle
économique suivi est grosso modo celui du libéralisme, avec une monnaie
sous-évaluée, le maintien de bas salaires, l’exploitation féroce des
travailleurs les moins qualifiés, pour favoriser les exportations ?
Peut-on parler de socialisme quand la valeur ainsi extraite est
confisquée massivement par une élite de hauts cadres, d’entrepreneurs
et d’hommes d’affaires en étroite relation avec eux ? Le socialisme, en
effet, se propose d’améliorer le sort des travailleurs en développant
la consommation et les investissements dans une politique sociale
progressiste. De même la « dictature du prolétariat », appelée en Chine
« dictature démocratique populaire », visait en principe à arracher le
pouvoir aux classes exploiteuses et à le transférer aux travailleurs.
Elle a permis, en fait, de le donner à cette pseudo-bourgeoisie.
Et que dire de l’internationalisme prolétarien dans une Chine qui
déploie une politique internationale peu distincte de celle des
puissances impérialistes, notamment en Afrique, et fait montre d’un
nationalisme intolérant envers les minorités nationales, comme on l’a
vu au Tibet et au Xinjiang ?
Et pourtant, un page nouvelle a bien été ouverte.
Tout d’abord, la Chine depuis 1949 a pleinement restauré sa
souveraineté, construit un État moderne et jeté les bases d’une
économie puissante. Le prix payé pour y parvenir par le peuple chinois
a été terrible et les crimes commis inexcusables. Mais la Chine a
réussi la révolution industrielle, que les nationalistes du Guomindang
avaient ratée.
En rester à cette constatation serait ignorer d’autres traits que
l’on discerne : la combativité des paysans qui ont arraché une certaine
liberté de réunion et de désignation de leurs responsables locaux. La
vigueur d’une classe ouvrière qui parvient à arracher des mesures
sociales susceptibles de permettre l’édification demain d’une sécurité
sociale nationale. Seules, d’ailleurs, une politique sociale
progressiste et une hausse des salaires permettraient de mobiliser la
masse de l’épargne de prévoyance accumulée par le peuple chinois, qui
stimulerait le marché intérieur. La voix des avocats chinois des droits
de l’homme est de plus en plus difficile à étouffer. La créativité, la
richesse des débats sur les campus, l’affirmation des droits des
individus attestent de l’émergence d’une nouvelle culture. Certes, tout
cela ne dispose pas de relais politique et la Chine demeure soumise à
un régime autoritaire. Mais peut-on s’interdire d’y voir les bourgeons
d’un autre modèle de développement enfin conforme au projet socialiste ?
Chine. Retour à la case départ ?
Par Chen Tan, historien, journaliste à RFI.
De
1949 à 2009, un cycle de soixante ans se clôt. Vue de l’intérieur du
cycle, l’histoire de la République populaire de Chine est parsemée
d’événements et d’aventures mouvementés et violents. À peine la guerre
civile achevée en 1949, la toute nouvelle Chine communiste se lance
dans un processus révolutionnaire visant à une transformation totale de
la société traditionnelle en un système pur, homogène et unifié
conformément à la nature de l’utopie communiste. En dehors de tout
jugement sur le résultat final, ce processus même n’a pas cessé de
provoquer des dégâts matériels et humains : 1957 : la campagne
anti-droitière désigne un demi-million de personnes issues des élites
du pays comme une catégorie à condamner ; 1959-1960 : 40 millions de
morts à la suite d’une famine fabriquée artificiellement ; 1966-1976 :
plus de deux millions de morts et un pays entier dans un état quasi
anarchique. Après la mort de Mao, le processus révolutionnaire
s’interrompt, mais le monde assiste tout de même au massacre des
étudiants sur la place Tian’anmen.
Aujourd’hui, sur la même place, le pouvoir célèbre sa prospérité
économique et sa puissance diplomatique tout en omettant les
souffrances infligées à son peuple et les crimes commis au nom de la
révolution. Mais la célébration, en tant que dernier maillon, fait
partie intégrante du cycle. Pas de construction sans destruction, comme
disait Mao. Lorsque l’on considère ce cycle de l’extérieur, se pose la
question de sa finalité. Si l’on peut parler d’un processus
révolutionnaire pour les trente premières années, de la fondation de la
Chine populaire en 1949 au lancement de la réforme par Deng Xiaoping
fin 1978, peut-on qualifier la deuxième moitié du cycle
d’anti-révolutionnaire ? En effet, le PCC a parcouru exactement le
chemin inverse pour défaire, pas à pas, ce qui a été accompli par la
force et dans le sang. Faire de la propagande pour revenir à
l’orthodoxie marxiste afin de procéder à une démaoïsation bien dosée,
décollectiviser les paysans, libérer les initiatives des citadins,
s’ouvrir aux investissements occidentaux, faire naître une classe
capitaliste et l’intégrer au Parti, privatiser les entreprises
étatiques tout en dépossédant les anciens maîtres du pays et en barrant
le chemin des plaignants, etc. Au niveau de la gravité de la
corruption, de l’illégalité, de la tension sociale, de l’omniprésence
des forces de l’ordre, la Chine de 2009 se trouve dans une situation
comparable à la veille de la révolution maoïste sous Tchang Kaï-chek,
sans le pluralisme politique de cette époque et sans l’existence d’une
force d’opposition évidemment. Il n’est pas étonnant que certains
vétérans de la révolution dénoncent un retour à la case départ. À la
fin des années 1940, conscient de sa victoire imminente, Mao déclarait
que le Parti ne tomberait plus dans le piège des rotations dynastiques.
Certes, au bout de soixante ans, le Parti est toujours au pouvoir,
la puissance économique est apparemment au rendez-vous. Mais le Parti
n’est plus le même. La révolution a accouché finalement d’une dynastie
capitaliste. Les promesses de jadis : l’égalité, la justice et même la
démocratie, se sont mues en dictature d’un nouveau type : un
capitalisme étatique aux couleurs orientales. À la différence des
autres démocraties populaires est-européennes, le PCC a accompli
lui-même son exécution tout en gardant son masque d’origine et son
armure acquise, à savoir un régime sans idéologie et un Parti sans âme.
Mais, vis-à-vis du Parti soviétique, la longévité relative du PCC n’est
pas forcément une performance inégalée, car le grand frère a tenu le
pouvoir pendant soixante-quatorze ans. Qu’est-ce qui nous attend à
l’horizon d’un nouveau cycle ? Certains prédisent déjà qu’une
révolution peut en cacher une autre. Une chose est sûre : dans
l’hypothèse de l’éclatement d’une nouvelle révolution, celle-ci ne sera
pas menée au nom de l’idéologie communiste.
Chine. De la révolution avortée à la modernisation inachevée
Gilles Guiheux, professeur à l’université Paris-Diderot .
Nous
fêtons aujourd’hui le soixantième anniversaire d’un régime communiste
qui a tourné le dos à une révolution. Lorsque Mao porte le Parti au
pouvoir en 1949, après que ses armées de paysans se sont emparées des
villes (« Les Martiens prennent Shanghai », écrivait alors Robert
Guillain), le monde entier retient qu’une Chine nouvelle est en train
de naître. Un pays aux dimensions continentales et à la population
miséreuse bascule dans le communisme. Sont désormais aux commandes des
hommes qui se sont forgé une stature d’hommes d’État dans la guerre
anti-japonaise puis dans la guerre civile, tandis que les représentants
de la Chine urbaine, commerçante et ouverte sur le monde, sont
contraints de chercher refuge à Taïwan. Dépourvus des compétences
nécessaires pour gérer les villes et l’industrie, ils se mettent
d’abord à l’école de Moscou (éphémère entente entre deux géants), puis
revendiquent une voie chinoise vers le socialisme. C’est le début des
plus grandes tragédies du XXe siècle chinois : le Grand Bond en avant
et son cortège de morts, la Révolution culturelle qui désorganise le
pays et ruine une génération.
Évoquer en 1949 une Chine nouvelle (la « libération » des forces
féodales et impérialistes, dit-on en Chine), c’est oublier un peu vite
que le régime communiste reprend à son compte le programme qui a été
celui de tous les réformateurs et modernisateurs chinois depuis la fin
du XIXe siècle. Il entend d’abord rétablir la Chine dans son unité, une
ambition qui reste à ce jour insatisfaite parce que la population
taïwanaise élit désormais démocratiquement ses dirigeants et souhaite
continuer à gérer elle-même ses affaires, fût-ce au prix exorbitant
d’un isolement quasi complet sur la scène internationale. La République
populaire entend également laver la Chine des humiliations qu’elle a
subies par les empiétements progressifs des Occidentaux, et la rétablir
comme une grande puissance sur la scène internationale. La route a été
longue depuis son retour tardif (pour cause de guerre de Corée) au sein
de la communauté des nations (la Chine n’entre à l’ONU qu’en 1971) et
l’établissement de relations diplomatiques avec ses voisins (les années
1970) jusqu’aux événements récents (accession à l’Organisation mondiale
du commerce en 2001, jeux Olympiques de 2008 et Exposition universelle
de 2010). Enfin, le régime communiste entend redonner à la Chine
prospérité et richesse. Si celle-ci est aujourd’hui très inégalement
répartie (et de plus en plus !), nul doute que la taille du pays fait
aujourd’hui de ses dirigeants (sa participation au G20 en est la preuve
la plus récente) des acteurs incontournables du règlement des problèmes
économiques du monde.
En somme, on pourrait presque considérer que les trente années de
maoïsme (1949-1979), période qui sera bientôt plus brève que celles
« des réformes et de l’ouverture » (expression ressassée sans relâche
depuis 1979), sont comme une parenthèse dans la poursuite de dynamiques
économiques et sociales qui ont été comme interrompues : l’urbanisation
empêchée par le système d’enregistrement qui fixait les populations (le
fameux hukou), l’industrialisation des campagnes, le développement d’un
secteur privé vigoureux, ou encore l’émergence d’une classe moyenne
urbaine, aujourd’hui si ardemment souhaitée parce que le régime sait
qu’elle lui est acquise.
Si ce programme est en passe d’être entièrement réalisé, il en est
un qui est à peine en chantier : celui de la modernisation politique.
Non que celle-ci doive nécessairement passer par la démocratie, mais
soixante ans après l’installation du Parti communiste au pouvoir, nul
ne sait comment les décisions sont prises à son sommet ou choisis ses
dirigeants. D’obscures procédures informelles de cooptation et de
consultation font encore les beaux jours des pékinologues qui tentent
de deviner ce qui se passe derrière les murs de Zhongnanhai. À l’heure
où les problèmes de la Chine (l’instabilité sociale, le ralentissement
de sa croissance, les dégâts environnementaux) sont aussi les nôtres,
voilà un sérieux motif d’inquiétude !
Chine. Les forces sociales décideront
Par Jean-Claude Delaunay, économiste, enseignant-chercheur à l’université de Marne-la-Vallée.
Dans
la ville de province où je me trouve, Mao, comme dans toutes les villes
de Chine, tend éternellement le bras pour indiquer le chemin à suivre.
Le paradoxe, pour ce soldat de la révolution communiste, est que la
trajectoire amorcée par son bras conduit tout droit au Wal- Mart(1)
situé de l’autre côté de la route.
Cette image insolite, certes particulière, serait-elle néanmoins le
résumé symbolique de l’histoire chinoise contemporaine ? La révolution
communiste n’aurait-elle eu qu’un enfant, la révolution capitaliste ?
C’est ce que certains pensent. Et il est vrai que, allant mon chemin
après avoir salué en pensée ce vieux bougre de Mao, Sheraton est situé
à ma droite et Nokia à ma gauche. Puis, ayant franchi Da Shi Dzi, le
grand magasin Parkson s’étale des deux côtés du boulevard. Enfin, un
peu plus loin, quelques inévitables mondiaux de la restauration rapide.
Oui, me suis-je également demandé, regardant ces brands illuminés, que
sont ici devenues les promesses des fleurs ?
Pour répondre, il faut d’abord, me semble-t-il, observer la société
chinoise et l’observer complètement. Il faut ensuite se remémorer si
nécessaire que la réalité sociale n’est pas la servante de la théorie.
Comme le rappelait Lénine, la théorie est grise, seul est vert l’arbre
de la vie. Muni de ces deux règles, que peut-on voir, selon moi, de la
société chinoise actuelle ?
En premier lieu, la dureté de la vie pour certains, notamment
beaucoup de travail pour des salaires faibles, et une très grande
aisance pour d’autres. L’appareil syndical paraît peu efficace. Les
inégalités, sociales et territoriales (villes, campagne, régions) sont
prononcées. Le système scolaire et le secteur de la santé révèlent
d’importantes limites. Et ainsi de suite. Ces éléments plaident en
faveur d’une interprétation capitaliste, ou, en tout cas non socialiste
de la société chinoise contemporaine.
Mais, en second lieu (c’est l’évidence du moment présent), on peut y
voir la Chine et les Chinois. Pour illustrer ma conviction, je vais
citer Giraudoux (ce qui risque d’aggraver mon cas) en disant que la
vraie cocarde du socialisme, c’est celle de la vie, celle des deux yeux
d’une population achetant des biens et léchant les vitrines, comme les
badauds de l’Occident.
Je crois, en effet, que l’histoire de la Chine apporte aujourd’hui
deux héritages majeurs. Le premier est celui de la nation chinoise. La
Chine a été maltraitée, dépecée, partagée, envahie, soumise aux
rébellions et à la guerre civile. Or, depuis 1949, l’entité Chine
existe sans contestation possible. Le deuxième est celui des Chinois
eux-mêmes. Le socialisme de marché, cette intuition théorique engendrée
par l’empirisme chinois, a produit la richesse économique. En impulsant
la croissance de la nation Chine, il a produit des effets externes
bénéfiques pour tous, fût-ce très inégalement.
Marx et Engels avaient pensé le socialisme pour des pays développés.
Au cours des soixante ans passés, la Chine a expérimenté le socialisme
pour un pays sous-développé. Ses gouvernements successifs ont
finalement réussi la reconstruction d’une nation. La Chine socialiste
en est l’héritage. Nul ne sait de quoi demain sera fait. Ce sont les
forces sociales (les quatre petites étoiles du drapeau rouge) qui en
décideront. Ma conviction est que la voie a été trouvée pour qu’à
l’avenir une société socialiste prenne forme dans les profondeurs de ce
pays.
Chine. L’émancipation reste à conquérir
Par Martine Bulard, journaliste.
Analyser
en quelques lignes soixante ans d’histoire d’un des pays les plus
peuplés du monde relève de la gageure. Je vais me contenter de signaler
quelques caractéristiques essentielles.
1. Mao Zedong et les communistes chinois ont permis à l’empire du
Milieu de recouvrer son indépendance, mettant un terme à un siècle
d’humiliation nationale. Jusqu’à la première guerre de l’opium (1839),
la Chine se considérait comme le centre du monde. En quelques années,
elle allait voir son intégrité territoriale voler en éclats
(concessions occidentales, occupation japonaise…), ses forces
militaires anéanties et son économie ruinée. La révolution était avant
tout nationale. Toutefois, elle se réclamait également du communisme.
Ainsi, les victoires remportées contre les troupes nationalistes de
Tchang Kaï-chek s’accompagnaient toujours d’une redistribution des
terres. D’où la popularité de Mao dans les couches paysannes.
2. La vulgate médiatique réduit ces soixante dernières années à une
longue suite d’erreurs et de crimes. Certes, nul ne peut nier la
réalité dramatique du Grand Bond en avant impulsé en 1958, avec ses
communes populaires, ses hauts-fourneaux domestiques, sa
collectivisation des terres, qui a conduit à une famine massive. De
même, la révolution culturelle, lancée en octobre 1966, déboucha sur un
cortège de morts, ainsi que des bataillons de jeunes (et de moins
jeunes) envoyés de force à la campagne. Ces faits ne doivent pas
occulter les crimes de l’occupant japonais, ceux de l’Angleterre et de
la France, qui ont favorisé le commerce de l’opium dans le seul but de
conquérir les ports chinois. Ces pays ont également participé à la
répression des mouvements populaires (on parle de vingt millions de
morts entre 1853 et 1878). Les morts d’avant (la révolution) pèsent
tout autant que ceux d’après.
3. Malgré ces crimes d’État, malgré une économie exsangue en 1949,
et ravagée par la révolution culturelle, la Chine a réussi à atteindre
l’autosuffisance alimentaire, à inculquer un minimum d’hygiène, et à
bâtir un système scolaire de masse. En 1949, seuls 20 % des Chinois
savaient lire et écrire ; ils sont désormais 90 %, contre 61 % en Inde,
par exemple. Même si aujourd’hui l’éducation et la santé publiques
souffrent d’un manque de moyens, leur force propulsive demeure.
4. La Chine est plus capitaliste qu’elle n’a jamais été communiste.
À la mort de Mao, l’appareil de production était obsolète et les
capitaux faisaient cruellement défaut. Deng Xiaoping adopta le modèle
des « dragons », axé sur la course au profit. Le cap fut mis sur
l’exportation grâce à une main-d’oeuvre qualifiée, pas chère, et
(relativement) docile. Un pays jusqu’alors habitué à l’égalité dans le
dénuement découvrit la réalité des inégalités. Les manifestations sur
la place Tian’anmen, en 1989, furent d’ailleurs les premières
protestations contre le libéralisme économique, et pas seulement pour
les libertés de parole. Désormais, la grande majorité de la population
vit mieux qu’il y a trente ans, et trois cents millions de personnes
connaissent même une forme de petite prospérité. La Chine est devenue
la troisième puissance mondiale et les Chinois en sont fiers. Quant à
l’appareil d’État, forgé bien avant Mao et largement renforcé après, il
a conservé des outils d’intervention publique. Pour le meilleur (le
plan de relance) comme pour le pire (le contrôle des libertés).
5. Et la démocratie ? Utilisé une quinzaine de fois dans le dernier
discours du président Hu Jintao, le mot est systématiquement flanqué
d’un « à la chinoise ». La précision n’est peut-être pas innocente,
tant les élites cherchent à fonder un modèle qui ne soit pas le simple
décalque du corpus occidental. Toutefois, la démocratie, sinisée ou
pas, n’est toujours pas au rendez-vous. Moins pesant qu’il y a vingt
ans, le joug est toujours aussi inacceptable.
6. L’émancipation humaine, qui fut l’espoir de la révolution
maoïste, et qui demeure portée par l’idéal communiste, reste à
conquérir. En Chine comme ailleurs.
|