J’ai
été chargé de vous
présenter un rapport pour l’installation de la
Commission
« Transformations du Parti ».
Avant d’entrer dans le vif
du sujet, je veux faire une remarque préalable pour limiter
nettement et volontairement mon propos. Le rapport que j’ai
à vous présenter aujourd’hui
visera à dégager une méthode et des
axes de travail et non pas de proposer des réponses. Je
vais essayer de dégager des lignes forces pour notre
réflexion commune. Evidemment, elles
sont soumises à la réflexion, au débat
et à l’enrichissement. En clair, l’une
des conditions de
la réussite du travail de la Commission est qu’il
soit l’aboutissement d’une réflexion
réellement collective.
Je veux dire également
clairement ma détermination devant le chantier de
« transformation du
Parti ». La situation actuelle ne satisfait
personne. Elle doit changer. Je sais l’impatience. Je
mesure les défis concrets et théoriques qui sont
devant nous. Aujourd’hui, je veux proposer
une méthode, des idées, pas un
« big-bang ». A quelques-uns,
nous pouvons être persuadés
d’avoir les meilleures idées du monde, ces
idées ne sont rien si elles ne sont pas
profondément
partagées par le collectif humain que nous sommes.
A celles et ceux qui dans leur
engagement militant éprouvent le besoin d’un parti
révolutionné, je veux leur dire simplement que
plutôt que de proclamer une énième
« révolution », nous
avons besoin de la faire.
1 ) LE MANDAT DE
LA COMMISSION, NOTRE DECISION DE CONGRES
Nous avons reçu du
Congrès national un mandat clair quant au rôle de
cette Commission et au
périmètre de sa réflexion. Le
Congrès national, à la suite d’un long
débat, a fait un choix
majoritaire : celui du PCF et de sa transformation. Ce choix
nous engage et constitue le
mandat impératif de la Commission.
Je vous rappelle la lettre de la
décision du Congrès :
« Sur la base de l’exigence
d’une
profonde transformation démocratique de notre Parti et des
expérimentations que nous
engageons, une commission nationale sera créée
dès après le Congrès sous la
responsabilité
du Conseil national. Composée notamment de
secrétaires de section, de responsables de
fédération,
d’élus… Elle impulsera un travail de
réflexion, libre et respectueux de tous, avec
les communistes sur le militantisme du XXIe
siècle, sur les transformations nécessaires du
PCF et la révision de nos statuts. Les communistes seront
associés et consultés au fur et à
mesure de l’avancée du
processus. »
Nous avons eu quant à
l’avenir du Parti un débat profond lors du
Congrès. Si le mandat de la
Commission est clair, je veux dire que nous avons besoin des
idées, des propositions, du
travail de celles et ceux qui parmi nous, lors du Congrès,
ont défendu des options différentes.
Non pas pour réouvrir le débat, ce
n’est pas le rôle de cette Commission. Mais parce
qu’il
serait stupide de dire que nous sommes mus par des logiques absolument
contradictoires.
Parce qu’il serait stupide de penser que les interrogations,
les problèmes qui ont conduit
certains d’entre nous à faire tel ou tel choix ne
doivent pas être examinés et discutés.
Parce
qu’il serait stupide de penser que des idées
défendues dans le cadre de logiques différentes
de
notre choix de Congrès ne peuvent pas être utiles
pour le travail de transformation du Parti.
Réfléchir au mandat de la Commission, nous
obligent à analyser les circonstances dans
lesquelles nous avons été amenés
à prendre cette décision.
Commençons par la petite histoire. Si le Congrès
a été amené à prendre cette
décision, c’est
que nous avons collectivement estimé que nous
n’étions pas prêts, que le
débat n’avait pas
produit la cohérence d’idées et de
propositions permettant de penser dans les circonstances
actuelles le projet que nous voulons.
L’existence même
de cette Commission est donc le symptôme d’un
problème que nous
n’arrivons pas à affronter depuis au moins une
décennie. J’ai adhéré en
1996 au PCF, voilà
douze ans, à la veille du 29e
Congrès. Ce Congrès affichait la
volonté de construire le
communisme du XXIe
siècle pour le jeune militant que
j’étais. Douze ans après, nos
débats
ont produit des remises en cause, des expériences, parfois
des points de vue affirmés mais ils
n’ont pas produit une conception commune, partagée
du Parti communiste que nous voulons
pour l’avenir.
Alors, si depuis tant d’années nous peinons
à formuler ce que nous voulons être ensemble, il
me semble nécessaire d’opérer des
ruptures quant à notre manière de
réfléchir et de travailler.
Permettez-moi de m’expliquer sur ce point.
Des ruptures nécessaires
dans notre manière de réfléchir et de
travailler
Premièrement, nos textes et nos discours de
Congrès ont beaucoup procédé sur le
Parti d’une
rhétorique de
« correction ». Nous avons
décidé d’abandonner, de critiquer des
« formes
anciennes » ou encore
« d’ajouter des formes
émergentes de militantisme ».
Compiler nos décisions de Congrès sur le Parti,
c’est découvrir un mille-feuille. Tantôt
nous
redécouvrons la proximité, tantôt la
révolution informationnelle, tantôt nous
théorisons sur les
bienfaits de la
« transversalité »
pour redécouvrir à la campagne suivante le besoin
de
« centralité ».
Aucun des termes que j’ai cités,
« proximité »,
« révolution
informationnelle »,
« transversalité »,
« centralité » me
semblent devoir nécessairement s’opposer entre eux
et
pourtant nous le faisons.
Au fond, rependre le fil de nos
débats sur la transformation du PCF montre que notre
première
difficulté n’est pas d’avoir des
idées, des intuitions mais de les connecter entre elles, de
formuler une cohérence au regard de la
société dans laquelle nous vivons et que nous
voulons
changer.
J’insiste sur cette
idée de cohérence. Il existe dans le Parti le
sentiment de beaucoup de
militantes et de militants d’être
isolés. Tel militant dans son militantisme de cellule, tel
autre
dans les mobilisations pour la défense des
« sans-papiers », celui-ci dans
sa tentative de
réimplanter le Parti dans une entreprise, cet autre dans son
activité d’élu, ce dernier dans sa
réflexion et son action sur les questions
écologiques. Bref, que l’on prenne le
« traditionnel »
ou le « nouveau », cette
terminologie étant évidemment fausse, le
sentiment d’un certain
isolement dans l’effort militant prend racine dans la
difficulté d’envisager les buts, la
méthode, les lignes forces qui unissent les efforts
individuels.
La première rupture serait donc de considérer
qu’il s’agit surtout de choisir positivement une
trajectoire pour la vie de notre parti. Le travail qui est devant nous
n’est donc pas pour
l’essentiel un travail de négation de ce qui
existe. Le travail qui est devant nous est pour
l’essentiel un travail de construction d’une
conception commune, partagée du militantisme
communiste d’aujourd’hui.
Deuxièmement, nous avons
besoin de partir d’une connaissance du réel, de la
réalité du Parti
d’aujourd’hui et aussi d’hier. La
caricature ou la négation de la
réalité sont deux impasses.
Prenons des exemples. La chose est entendue :
« nous sommes un parti de vieux »
et le NPA
est un parti « de jeunes ». Et
pourtant, pour la tranche d’âge des moins de trente
ans, par
rapport au « NPA », nous sommes
de très loin le Parti où il y a le plus
« de jeunes ». En disant
cela, je ne nie pas la réalité des sondages, des
électorats, de la sympathie de la jeunesse pour
Olivier Besancenot. Je ne nie pas non plus notre faiblesse
réelle dans la jeunesse. Je fais
simplement remarquer qu’une opinion couramment
exprimée va à l’encontre de la
réalité des
chiffres. Le NPA a 9 000 adhérents au total. Le PCF a 10 000
adhérents de moins de trente
ans.
Prenons un deuxième
exemple. « Le Parti n’est pas
très ouvert sur les questions de
société et
pas très écolo. » Cette
opinion est systématiquement contredite par toutes les
études sur les
questions de société. Notre électorat
et nos militants sont plus féministes, plus
égalitaires sur
les questions du mariage homo et de l’adoption, plus
écolos, massivement antiracistes par
rapport à la moyenne de l’électorat qui
se déclare « de
gauche ».
Prenons un troisième exemple. « Nous
sommes meilleurs aux élections locales que
nationales ». C’est vrai. Et pourtant,
toutes les études montrent une constante : notre
potentiel
électoral, c’est-à-dire le nombre de
citoyens se déclarant prêts à voter
pour le PCF est
quasiment le même aux élections locales et
nationales. Dans un cas, au national, nous le
réalisons à 10%, dans d’autres cas, au
local, à plus de 80%. Dans ce cas précis, pour
les 10 à
15% de l’électorat qui déclarent
pouvoir voter pour nous, le problème n’est donc
pas
fondamentalement l’étiquette
« PCF ». Le problème
est qu’au plan local nous arrivons dans
les cas où nous progressons à identifier notre
projet à une idée d’avenir, de
progrès, à un
projet adapté aux populations et à organiser le
rassemblement. Dans l’autre, au plan national,
notre projet est vécu comme inadapté,
répétitif, déphasé. Au plan
national, nous sommes
vécus comme une force qui a un passé mais qui
n’incarne pas d’avenir.
Conclusion, pour notre
réflexion sur la « transformation du
Parti » nous avons besoin de
réviser nos préjugés, nos opinions, de
les confronter avec la réalité. Si par exemple,
comme je
le rappelais, les militants et les électeurs communistes
sont très sensibles aux questions
écologiques, si nous constatons que nous avons fait un
travail important comme direction
nationale sur cette question et que, dans le même temps, nous
sommes perçus comme en
retard là-dessus, alors il faut en conclure, non pas que
nous avons toujours été au niveau, non
pas non plus que nous n’avons pas travaillé, non
pas qu’il faudrait faire « la
leçon » aux
militants, mais que nous n’arrivons pas à partager
cette réalité de notre projet actuel. Si nous
constatons la présence de 10 000 jeunes et que dans le
même temps nous n’arrivons pas à en
faire un élément de dynamisme, alors ce
n’est pas d’abord un problème
d’adhésion, c’est que
comme parti, dans notre vie, nous passons à
côté de ces 10 000 militants. Donc, ce qui est
devant nous, c’est aussi se réapproprier la
réalité de nos faiblesses et de nos forces,
construire
une compréhension partagée, collective de ce
qu’est aujourd’hui le PCF, pas celui qui a
été,
pas celui dont nous rêvons, celui qui existe
aujourd’hui.
Troisièmement, je pense nécessaire, à
partir de nos choix de Congrès, d’aborder le
travail de
la Commission en opérant une rupture concernant le
débat sur la crise de la politique et la
place des partis.
Le tournant des années
1980, la désespérance à gauche,
l’incapacité des partis, dont le nôtre,
à
affronter la crise politique et sociale ont provoqué dans
notre société et bien au-delà ce
qu’il
est convenu d’appeler la crise de la politique et des partis
politiques.
Les causes et les phénomènes sociaux à
l’oeuvre sont complexes. Il ne m’appartient pas ici
de
les développer et je veux dire ici nettement mon respect
pour la réflexion et l’action de celles
et ceux qui à l’instar de l’appel
« Nous sommes la gauche » ont
cherché des chemins
nouveaux.
Force est de constater
aujourd’hui qu’une nouvelle période
historique est ouverte. Elle est
marquée par le retour en force dans de nombreux pays du fait
politique comme structurant de
la recherche d’alternative.
La crise de la politique
n’est pas derrière nous mais elle ne peut plus
être le point de départ de
notre réflexion. Chacun voit bien, notamment dans les
milieux syndicaux, dans la jeunesse et
plus largement, un grand retour de l’interrogation
économique, sociale, idéologique et
politique. Je le répète, ce fait ne fait pas
disparaître comme par magie par exemple la crise de
la représentation politique. Mais cette question doit
aujourd’hui être envisagée
différemment
que dans la période précédente.
De la même manière, notre décision de
Congrès quant au débat sur
« la forme Parti » est
claire : nous affirmons comme l’un des grands choix
majoritaires celui de s’affirmer comme
« parti politique ».
Nous avons besoin de tirer les
conséquences de cette réalité
historique nouvelle et de nos
choix collectifs. Pour réfléchir et pour proposer
des transformations du Parti communiste
français, nous avons besoin d’avoir en ligne de
mire l’idée de l’offensive sur la place
de la
politique et des partis politiques dans les
sociétés humaines.
Aristote parlait de l’homme en le qualifiant
« d’animal politique ».
Le modèle libéral souhaite
transformer l’être humain en
« sujet économique »,
en « acteur individuel » mue par
un seul
facteur : la compétition pour la survie.
C’est un thème idéologique majeur de la
bourgeoisie,
que décrit avec une acuité exceptionnelle les
Pinçon-Charlot, que de professer pour les autres,
pour les salariés, l’individualisme le plus
échevelé et d’avoir pour
elle-même, pour la défense
de ses propres intérêts, une solidarité
et une organisation de classe très
développées.
Il y a donc autour de cette question, la place de la politique, le
rapport de l’individu au
collectif, le rôle des partis politiques, un sujet majeur
d’offensive et de transformation pour
notre parti.
2) LES AXES DE
NOTRE TRAVAIL
A partir des remarques
précédentes, je souhaite soumettre au Conseil
national trois pistes de
travail fondamentales pour notre réflexion.
« Qui trop embrasse mal
étreint », dit le dicton.
Permettez-moi donc
d’essayer de pointer quelques grandes questions qui sont
devant nous.
Premièrement, la question
de notre culture commune. J’aimerais vous faire part de trois
expériences. La première date de trois, quatre
ans. Au hasard d’une manifestation, je
rencontre un ancien communiste militant d’ATTAC. On discute.
Je lui demande pourquoi il a
quitté le Parti, il me répond une chose
simple : « Je n’avais plus mon
compte au plan
intellectuel, le Parti ne m’apportait
plus. » Un deuxième exemple. En janvier,
je participe à un
compte rendu de Congrès et, comme souvent,
j’entends un camarade dire :
« nous n’avons
plus de propositions ». Un troisième
exemple : il existe un phénomène
étrange mais
explicable sur les enjeux de formation où en
réalité beaucoup de choses se font dans les
fédérations mais où chacun a le
sentiment d’être seul à faire.
De quoi tout cela est-il le
signe ? C’est à mon sens le signe
d’un fait : si nous sommes unis,
très profondément, par un engagement et des
convictions communes, le Parti n’arrive pas à
partager, à forger, à construire une culture
communiste commune.
Vouloir pour la société une démocratie
avancée, vouloir pour la société
l’intervention des
citoyens sur tous les grands enjeux, c’est aussi vouloir un
parti qui élève les individus, une
« organisation apprenante », un
parti où le collectif progresse parce qu’il est
conscient que
l’une des clés est la compréhension et
la participation de chaque militant au débat sur les
grands enjeux de société.
Ce que nous voulons pour la société, nous devons
aussi le vouloir pour le Parti.
Devant le Comité
exécutif national, j’ai pris lundi la
métaphore de l’archipel. Je la crois juste.
Nous sommes, et plus on monte dans les responsabilités plus
c’est vrai, un archipel de points
de vue, de travaux, de conceptions, de propositions.
Cette question n’est pas une affaire de décision
de Congrès ou d’accord politique de direction.
Elle est à mon sens plus large, plus grande, plus complexe,
plus historique. Elle pose la
question pour le collectif humain que nous sommes de la
portée de notre choix du
communisme. Elle pose la question du rapport aux anticipations de Marx,
du rapport à la
pensée, à l’éducation
populaire, aux intellectuels et à notre propre production
d’idées.
Gramsci a beaucoup été cité dans
l’après-présidentielle au PCF. Nicolas
Sarkozy l’a beaucoup
lu avant la présidentielle. Gramsci développe une
idée : conquérir le pouvoir,
c’est d’abord
conquérir les consciences.
L’hégémonie politique, c’est
d’abord l’hégémonie
idéologique et
culturelle.
Pour être trivial, si nous
voulons être le Parti communiste, alors nous avons besoin de
partager
une culture communiste commune. Entendons-nous bien. Je ne parle pas
d’une nouvelle
orthodoxie. Je ne parle pas d’une culture du
passé. Je parle d’aujourd’hui. Et je
pense qu’une
culture commune, ça ne se règle pas par un texte
de Congrès. C’est le produit d’un
travail, de
lectures, de cours, de débats, de luttes, de combats
sociaux… Bref, c’est l’alchimie complexe
d’un groupe humain décidé à
apprendre en permanence et à créer des valeurs,
des principes,
une compréhension commune du monde.
Deuxièmement, la question
de notre militantisme. Observons d’abord un fait :
nous vivons
le grand retour de la question du « parti de
masse » dans la réflexion des directions
des partis
conservateurs, libéraux et sociaux-démocrates
à l’échelle mondiale.
Pourquoi ? Pour une
raison très simple : la méfiance
croissante des citoyens vis-à-vis des grands
médias a comme
conséquence que le processus de formation des
idées politiques et des votes se nourrit de plus
en plus du rapport individuel, de la discussion avec
l’entourage et de modes alternatifs de
transmission des idées dans lequel Internet joue un
rôle croissant.
En bref, la droite et les socialistes ont compris qu’une des
clés de l’avenir et des élections
futures c’est le nombre.
Or, cette question du nombre ne nous
place pas du tout paradoxalement devant des problèmes
« quantitatifs » mais au
contraire devant des problème
« qualitatifs » Comment puis-je
être
utile ? Comment puis-je agir ? Mon engagement est-il
efficace ?
Prenons un exemple. Prenons un adhérent récent
qui a pris la décision de s’engager ces
derniers mois. A-t-il reçu un argumentaire sur la
crise ? S’il a l’idée
d’organiser une réunion
« tupperware » chez lui avec des
amis et d’inviter un dirigeant du Parti, combien
d’heures ou
de jours, ou de semaines lui seront nécessaires pour avoir
une réponse ? Est-ce que nous
pensons même utile cette initiative ? A la suite de
cette réunion, s’il veut que ses amis
reçoivent parfois des informations : est-ce
possible ? Est-ce facile ?
Prenons un deuxième
exemple. Il y a beaucoup d’enseignants au Parti communiste.
Si l’on
prend les écoles primaires, ce sont des lieux de vie
très importants, avec un taux de
syndicalisation fort et l’école est au coeur de
grands enjeux de société.
Nous disons faire le
choix de l’organisation du Parti à
l’entreprise. Mais
réfléchissons… Sommes-nous capables
de nous adresser à chaque enseignant communiste du primaire
pour l’aider à rayonner sur son
lieu de travail ? Il n’y a aucun obstacle technique
ou financier : le taux d’équipement des
enseignants à Internet est quasiment à 100%. Ce
n’est donc pas une question technique. C’est
une question de l’idée que nous nous faisons du
rôle de la direction nationale et plus
largement de la « structure
PCF ».
Prenons un troisième exemple. En ce moment des dizaines de
milliers d’habitants de
logements sociaux vont être obligés de
déménager du fait de la loi Boutin et des
surloyers.
Cette loi ghettoïse le
logement social. Le nombre de familles concernées est
énorme et c’est
extrêmement dur pour les personnes concernées. Et
cela pose des questions politiques très
profondes. Si je suis membre d’une cellule où il y
a des logements publics, si moi-même
j’habite un logement public, que puis-je faire ? Le
Parti me donne-t-il les éléments pour
comprendre ce qu’il se passe ? Si je veux agir, si
ma cellule ou ma section veut agir : est-ce
que je dispose des outils pour le faire ?
Ce n’est pas que des
questions de travail, d’organisation, de
responsabilité de telle ou telle
structure, de tel ou tel secteur de travail qui sont posées.
C’est une question simple de
conception du militantisme d’aujourd’hui. Faut-il
distribuer des tonnes de tracts ou faut-il
parler avec son voisin ou ses collègues ? Et je
n’ai pas dit qu’il ne fallait plus distribuer de
tracts. Faut-il continuer à nous épuiser
à remplir nos agendas militants de tonnes de meetings
où nous remplissons des salles de gens
déjà convaincus ou au contraire favoriser la
parole
directe et la proximité de vie et
d’expérience ? Et je n’ai pas
dit qu’il ne fallait plus de
meeting.
Enfin, il y a des questions que
j’évoque d’un mot. Faut-il des
cellules ? Oui. Faut-il des
réseaux, des collectifs ? Oui. Faut-il une
activité communiste à
l’entreprise ? Oui. Ces débats
sont derrière nous. Nous les avons tranchés. La
question n’est plus
« faut-il ? » mais
« comment ? ».
La campagne démocrate
américaine a réinventé le militantisme
de proximité. Des centaines
de milliers de citoyens américains ont frappé aux
portes de leurs voisins, ont organisé des
« cellules d’action »
dans les universités et ont fait plus que
d’obéir à des directives : ils
ont
inventé massivement la campagne de terrain. Internet a
joué un rôle majeur non pas pour
convaincre par écran interposé mais pour
déclencher l’adhésion et le
militantisme.
En disant cela, je ne cherche pas de
modèle. Nous avons besoin d’un parti de masse mais
pas
d’un parti de supporters. Nous avons simplement à
regarder en face le défi qui est devant
nous, comme Parti et comme direction, pour démultiplier et
rendre efficace l’action militante.
Sur cette question du militantisme,
je veux enfin parler de la question des entreprises. 92%
des citoyens de ce pays sont salariés.
L’entreprise n’est pas seulement le lieu de la
production
des richesses. Elle est pour des millions de nos concitoyens, qui y
passent huit heures par jour,
un des lieux majeurs de formation de la conscience politique et
sociale, l’un des lieux du
rassemblement, le « NON » nous
l’a montré. L’entreprise est
l’un des coeurs de la réalité que
nous voulons transformer. Alors, nous ne pouvons pas continuer
à répéter machinalement,
« il
y a besoin du Parti à
l’entreprise ». Tout le monde ici a
conscience des profondes
transformations du salariat, de la production et du travail
lui-même par rapport au temps de la
grande entreprise. Donc, « l’effort du
Parti à l’entreprise », ce
n’est pas qu’une question
d’organisation et de choix politique. C’est un
problème de conception. A qui voulons-nous
parler ? Comment ? Peut-on avoir le même
discours en direction de cadres de la banqueassurances,
de salariés précaires des services ou des
personnels du commerce et de la
distribution ? Si nous ne voulons pas nous payer de mots,
alors n’avons-nous pas besoin de
réfléchir, de décider où
doit porter l’effort ? Il n’y rien de pire
que de faire un effort machinal
et peu efficace. Là encore nous avons besoin d’un
travail profond sur notre conception du
militantisme à l’entreprise pour permettre un
réel essor.
Dernier
élément sur le militantisme avec la question de
notre image et de notre
communication. Cette question est quasiment un continent à
elle seule. Dire que nous sommes
maltraités par les grands médias audiovisuels est
une vérité d’évidence. Mais
à moins de
penser que nous sommes vraiment au top, il y a quand même
deux ou trois problèmes qui sont
de notre fait.
Par exemple, quand nous considérons que nous avons beaucoup
de militants, d’élu-e-s et
quelques moyens financiers, il faut quand même voir comme un
problème le fait qu’un
groupe d’une centaine de personnes
décidées et imaginatives par exemple sur le
mal-logement
font parfois cent fois plus de bruit en une semaine que nous en un
trimestre.
La France a
été écrasée lors de la
campagne de 1940 parce que sa stratégie militaire
était
totalement inadaptée. Excusez la
référence militaire, mais peut-être
est-il temps de passer de
la guerre de position, de tranchées à la guerre
de mouvement.
Si la question de l’image, de la communication est en
connexion profonde avec la question de
notre militantisme et de notre projet, elle a néanmoins une
autonomie relative.
Doit-elle devenir l’une
des grandes questions politiques posées à la
transformation du Parti ?
A l’évidence
oui. L’handicap de notre image présente doit
être surmonté pour réussir.
Troisièmement, la question de notre démocratie
militante et de nos statuts.
La question de notre démocratie militante, c’est
évidemment le déroulement de nos
Congrès
et de nos grands moments de choix internes, de lignes politiques et de
direction, de nos
statuts.
Le point de départ de
cette réflexion ne peut être qu’un
constat. La situation actuelle ne
satisfait personne. Nos statuts actuels font l’objet
d’une critique forte des communistes.
Cependant, dire « les statuts sont mauvais et il
faut en changer » ne fait pas franchement
avancer le débat. Les changer pour quoi faire ?
Prenons les questions qui
fâchent.
Le respect des décisions
majoritaires. Beaucoup disent : « un des
défauts des statuts, c’est que
nous n’avons pas les moyens de faire appliquer nos
décisions ». C’est la question
des
sanctions. Un homme de droit disait en parlant du PCF que la loi comme
les statuts doivent
être écrits pour des démons et que
notre problème, c’est que nous les avons
écrits pour des
anges. Prenons un exemple : quand de manière
répétée un membre du Parti
s’acharne à tout
faire pour saccager par exemple la campagne de nos candidats et pour
mettre en cause
localement les choix militants. Que devons-nous faire ?
Actuellement, tout débat sur les
sanctions provoquera des cris d’orfraies. Et pourtant le
problème est simple : soit il y a un
problème et il faut y réfléchir et y
répondre. Soit nos discours sur le respect de nos
décisions
majoritaires est purement verbal et alors il faut arrêter de
perdre notre temps à en parler.
Autre question qui fâche,
les tendances. Il faut constater deux choses. Il existe des groupes
organisés, qui se réunissent, qui
définissent des stratégies politiques et de
pouvoir. Et dans le
même temps, nul besoin d’être grand clerc
pour constater qu’une écrasante
majorité de
militants sont opposés au fonctionnement en tendances.
Discuter « tendance or not
tendance »
n’a donc strictement aucun intérêt
pratique. Si d’aventure nous voulions le proposer, la
réponse des militants est connue d’avance. Reste
que la question de notre diversité est posée
et pour longtemps. Nous avons donc besoin d’y
réfléchir sérieusement.
Si nous ne voulons ni du
fonctionnement social-démocrate, ni de
l’autoritarisme, alors le
problème est ailleurs. A chaque fois que nous voulons
éviter les débats politiques par des
accords de sommet, nous nous plantons. Les communistes ne sont pas
aveugles, ils savent
quand, sur tel ou tel sujet, nous cherchons des accords politiques
bancals qui occasionnent
d’intenses tractations sémantiques. La solution
est peut-être simple : assumer simplement la
présentation claire des points de vues contradictoires qui
s’expriment et ne pas chercher de
faux-fuyants au moment des choix.
Et des problèmes de
même nature sont posés quant au débat
sur l’élection des directions, la
question des listes ou encore le processus de décision sur
la base commune.
Comme les statuts touchent à la question du pouvoir, il
suffit d’un mot de trop pour
enflammer le débat. Je vous propose donc de commencer par
déposer les armes. Il n’y aucun
projet dans les cartons. Et donc nous pourrions nous donner une
méthode simple. Un, poser
les problèmes les uns après les autres. Deux,
rechercher un consensus sur le maximum de
questions posées. Trois, sur les questions faisant
débat exposer les points de vue en présence.
Donc, sur la question des statuts,
je propose une première phase de débat dans
laquelle nous
ne nous posons pas d’abord la question de dégager
une majorité sur un point de vue mais
d’aller au fond des problèmes posés par
les uns et par les autres. En gros, sortir des
« postures » pour examiner les
problèmes réels.
A partir de cette
première phase, la Commission travaillant sous la
responsabilité du Conseil
national, celui-ci devra être saisi pour examiner le travail
effectué et s’agissant des questions
politiques en débat choisir une orientation.
Cette question des statuts ne saurait pour autant résumer le
problème de notre démocratie
militante. La démocratie militante, c’est aussi la
manière dont, mois après mois, les militantes
et les militants sont associés à
l’élaboration de la politique de leur parti.
Ici, je ne veux soulever
qu’un seul problème à titre
d’exemple. La question des réseaux. Nous
avons beaucoup écrit et débattu de cette
question. A l’issue de l’expérience de
plusieurs
années, force est de constater que le nombre de
« réseaux » associant
réellement des dizaines
de militants à l’élaboration de la
politique du Parti est très faible.
A nouveau, la question n’est pas
« pour » ou
« contre ». Qui pourrait nier sur
l’automobile,
l’écologie, les services publics, sur
l’international, sur l’économie, les
quartiers populaires, le
besoin de rassembler les militants qui souhaitent
s’engager ?
La question est
« comment » ? Si nous
théorisons sans réussir, on nous dira :
« vous êtes
gentils mais on a autre chose à faire ».
Si, année après année, les militants
engagés ont le
sentiment que leur travail n’est pas utile, pas reconnu, que
des dizaines d’heures de travail ne
donnent rien de concret… ils feront autre chose et ils
auront raison.
Donc les questions théoriques de la
« participation de l’individu
communiste », de la
« démocratie
participative » ont besoin
d’être expérimentées et
évaluées.
3) - NOTRE
CALENDRIER DE TRAVAIL, LA METHODE
Le choix du Congrès
d’une commission composée de
secrétaires de section, de secrétaires
fédéraux, de membres du Conseil national et de
militants élu-e-s, syndicalistes,
d’expériences
et d’apport divers indique un chemin quant à la
méthode de travail de la Commission.
Cette Commission n’a pas
pour but « d’imposer »
des idées aussi bonnes et révolutionnaires
soient-elles. Elle a pour but de construire une vision et des
propositions partagées sur la
transformation du Parti. De la même manière,
lorsque nous réfléchirons une heure sur une
question théorique, nous devrons passer l’heure
suivante à en analyser les conséquences
pratiques.
Cette Commission devra
également travailler étroitement avec le secteur
« Vie du Parti » et
les Fédérations pour confronter au fur et
à mesure nos propositions avec les militants
euxmêmes.
Je pense par exemple que nous pourrions aller dans telle ou telle
section locale ou
d’entreprise pour confronter notre réflexion
pendant plusieurs heures avec les militants.
Mon état d’esprit est celui d’une grande
détermination mais aussi d’une grande
humilité.
Nous avons annoncé trop
de fois des montagnes qui ont accouché de souris. Ainsi, le
seul
juge du travail que nous engageons sera la
réalité elle-même.
S’agissant du calendrier, nous pourrions - en
conformité avec notre décision de
Congrès -
présenter lors de la réunion d’automne
des secrétaires de section un pré-rapport.
Il reviendra à la
Commission d’organiser d’ici-là son
travail et son rythme de réunion dans ce
but.
Conclusion
Il y a douze ans, à
Toulouse, j’ai adhéré au Parti
communiste français. J’ai
adhéré au Parti qui
faisait alors une promesse simple : réinventer le
communisme et le Parti communiste. Douze
années ont passé et cette promesse est toujours
un chantier, trop souvent confus, trop souvent
désordonné, trop souvent
désespérant.
Nous avons souvent analysé la racine du mal. Nos erreurs.
L’Est. Tant d’autres choses. Nous
devons aussi regarder en face ce qui nous réunit, la racine
de notre engagement. Nous avons
en commun une conviction irréductible : celle de la
possibilité d’un monde pleinement
humain, libéré de l’accaparement,
libéré de la violence,
libéré d’une idéologie qui
offre
comme modèle d’humanité, un
être seul, un narcisse, un fétichiste de la
marchandise.
Ce qui est à la racine de
notre engagement, ce qui est à la racine de
l’engagement de
générations et de
générations, est aussi ce qui a le plus souffert
ces trois dernières décennies.
Les causes sont multiples mais le fait est là :
l’horizon de l’espoir s’est
réduit, la confiance
dans l’humanité, dans son avenir, dans un
idéal élevé et exigeant
s’est réduite. Le monde s’est
désenchanté et avec lui l’engagement
communiste.
C’est là sans doute l’une des victoires
contemporaines du capitalisme mondialisé : avoir
réussi
pour un temps à briser le grand rêve, la grande
espérance libératrice, qui par-delà
les
différents engagements politiques, a structuré le
XXe
siècle.
Les temps changent. Une page de
l’histoire du monde est tournée.
Nous sommes en train de
vivre la fin de la domination absolue du capitalisme sur les
consciences occidentales et
mondiales. Les temps changent, brutalement. Une époque
politique nouvelle est devant nous.
Je le répète. Il ne s’agit plus pour
nous de corriger une trajectoire inscrite dans une époque
révolue. Il s’agit d’écrire
au temps présent, comme nous y invite notre
Congrès, une
trajectoire nouvelle du communisme politique dans notre pays.
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