Le
président Nicolas Sarkozy a déjà évoqué à plusieurs reprises la
nécessité de « moraliser le capitalisme ». Et on entend parfois parler,
également, du besoin d’une « finance éthique ». Peut-on, selon vous,
moraliser le capitalisme ? Si oui, comment ?
Cyril Demaria.
Tout
dépend de ce que l’on entend par
« morale » et
« éthique », ce qui
n’est d’ailleurs pas la même chose. Le capitalisme et
la finance ne
sont pas moraux ou immoraux en soi. Le capitalisme a des racines
religieuses, d’ailleurs fort bien décrites par Max
Weber : le
protestantisme. Le fait qu’il se soit émancipé de
ce cadre n’est pas
nécessairement une mauvaise chose. Ce qui pose problème,
c’est le fait
que le cadre social qu’apportait le protestantisme ait
disparu : les
relations économiques et financières se sont
déshumanisées et les
intervenants ne se connaissent plus. On est passé de relations
de
confiance basées sur la connaissance mutuelle, l’estime et
le long
terme, à des relations juridiques, réglementées et
basées sur la
transaction. En somme, nous sommes passés d’une logique de
flux à une
logique de transaction comme unité de base. C’est cela qui
crée les
problèmes. « L’éthique » que
l’on souhaite réintroduire viendrait en
fait d’une réappropriation sociale et individuelle des
mécanismes
d’échange. C’est un changement de culture
économique et sociale majeure
qui ne se décrète pas.
Jean-Pierre Balligand.
« Moraliser le capitalisme », c’est une gageure et un défi permanent.
Le problème principal auquel nous sommes confrontés est le décalage
entre le sort des différents acteurs et leur comportement. Certains
empochent des sommes affolantes quand l’économie va bien tandis qu’ils
ne sont pas, ou proportionnellement beaucoup moins, touchés quand la
situation se dégrade. À l’inverse, de nombreux ménages ou PME sont
durement frappés, par exemple par le renchérissement du coût du crédit,
alors même qu’ils ne sont pas responsables des problèmes rencontrés par
les banques. Les corrections à mettre en place sont donc de plusieurs
ordres. Il faut à la fois éviter un accroissement injustifié des
inégalités, responsabiliser effectivement les décideurs, et renforcer
les systèmes de régulation pour mieux protéger les biens communs tels
que la stabilité financière. En effet, la crise que nous traversons
n’est pas due à la perversion d’un système par quelques « financiers
voyous » ; ceux-ci ont simplement profité des failles dans la
régulation du système capitaliste lui-même. Mes collègues députés
socialistes et moi faisons depuis plusieurs années un certain nombre de
propositions dans ces domaines, qui sont régulièrement repoussées.
Denis Durand. Le
capitalisme a une « morale » : toujours plus d’argent pour ceux qui ont
de l’argent. Les marchés financiers, épicentre de la crise actuelle, en
sont l’expression la plus extrême. Vouloir moraliser ce système, c’est
comme tenter de convertir une meute de loups au régime végétarien. Ce
que la crise révèle, c’est la nécessité radicale d’un dépassement de
cette « morale » du capital, parce qu’elle est de plus en plus
contradictoire avec les exigences d’une nouvelle civilisation, fondée
sur le libre développement de tous les êtres humains.
Peut-on parler d’un « retour de l’État », à partir de ce qui se
passe actuellement aux États-Unis dans le secteur bancaire, mais aussi,
dans des contextes différents, en Amérique latine ou en Russie, où des
firmes nationales tirent l’économie ? Si oui, s’agit-il pour vous d’une
évolution souhaitable, inévitable ?
Jean-Pierre Balligand.
Cette crise marque, par nécessité, le retour du secteur public dans
l’économie. L’ultralibéralisation du capitalisme montre ainsi
d’elle-même son échec. On redécouvre l’utilité de certains outils
publics, comme la Caisse des dépôts, qui permet de stabiliser le
capital de nombreuses grandes entreprises, mais qui joue également un
rôle essentiel dans le financement des PME ou encore, à travers les
prêts accordés à partir du Livret A aux organismes HLM, dans le
logement social. Il y a donc une opportunité politique assez rare pour
la gauche pour installer l’idée d’une intervention publique durable et
qui ne soit pas marginale dans l’économie. Cela implique cependant de
préciser les contours de cette intervention.
Cyril Demaria. Je
ne pense pas que l’on puisse parler d’un retour de l’État, mais plutôt
de l’affirmation de sa mission régalienne de garant de la stabilité du
système économique. Par exemple : la banque centrale est le garant en
dernier ressort de la liquidité du système financier national et l’État
est l’assureur en dernier ressort des risques économiques majeurs. Nous
avons donc vu l’expression d’un phénomène rare : celui de la puissance
publique intervenant au grand jour et avec force dans le cadre de ses
missions régaliennes. À ce titre, les nationalisations sont
provisoires, ce sont des mesures d’urgence pour stabiliser le système.
Denis Durand.
L’État ne s’est jamais absenté de l’économie américaine. Il est
massivement présent depuis toujours dans les commandes publiques
(militaires ou civiles), dans une fiscalité favorable à l’accumulation
des profits des multinationales, dans les politiques conjoncturelles.
Ainsi, le Trésor américain et la Réserve fédérale volent aujourd’hui au
secours des banques et des marchés en difficulté ; mais c’est bien la
politique monétaire d’Alan Greenspan qui a nourri l’inflation
catastrophique des prix des actifs financiers et immobiliers. Il n’y a
donc pas lieu de parler d’un retour de l’État mais plutôt de
l’approfondissement de la crise d’un système économique fondé sur la
mobilisation de la puissance publique au service de la rentabilité
privée. Dans des conditions très différentes, d’autres pays mobilisent
le pouvoir de l’État au service de stratégies de puissance nationale,
comme en Russie, ou pour tenter de se dégager de l’hégémonie des
États-Unis, comme dans presque toute l’Amérique du Sud. Mais il serait
tragique que l’alternative reste confinée dans l’opposition
superficielle entre les adorateurs du marché et les idolâtres de l’État
(pour reprendre l’expression de Marx), au moment où le besoin s’exprime
comme jamais auparavant de nouveaux pouvoirs des salariés et des
citoyens, dans l’entreprise, dans la cité, dans l’État, pour maîtriser
les marchés et dépasser leur domination.
Que pensez-vous de la façon dont sont perçues,
en France, les nationalisations bancaires menées aux États-Unis ? Un
« tabou des nationalisations » est-il en train d’être levé ?
Jean-Pierre Balligand.
Cette crise permet en effet plus largement de réhabiliter l’idée même
d’intervention publique dans l’économie. En France, il y avait encore
jusqu’à peu des libéraux pour sous-estimer la crise et s’offusquer
d’une éventuelle intervention du gouvernement américain, dans la ligne
des républicains conservateurs qui ont refusé la première version du
plan Paulson. Depuis qu’ils reconnaissent le risque systémique,
qu’aurait par exemple comporté la faillite d’une banque telle que
Dexia, ils se sont ralliés à lée de la nationalisation. Pour autant, il
faut rester vigilant : le but n’est pas de faire du secteur public un
pompier qui viendrait sauver ceux qui ont pris trop de risques par le
passé, en clair nationaliser les pertes.
Denis Durand. Il y
a aux États-Unis une prise en charge par l’État de créances bancaires
compromises ; il y a en Europe des nationalisations forcées (Northern
Rock, Bradford & Bingley, Fortis…). Tout cela, les citoyens le
comprennent bien, n’a pas pour but de changer la société, mais de
sauver la mise du capital en crise. Si le tabou des nationalisations
doit être levé, et d’urgence, c’est pour autre chose : ouvrir la voie à
la construction de services publics profondément rénovés, ouverts aux
usagers, reconnaissant des pouvoirs démocratiques aux agents chargés de
les mettre en oeuvre. Cela vaut en particulier pour le service public
de la monnaie, de l’épargne et du crédit. Alors que le démantèlement
des institutions financières publiques se poursuit (de la
transformation de Natixis en banque de marché privé, avec les résultats
catastrophiques que l’on sait, à la banalisation du Livret A), le
renouveau d’un pôle public d’institutions financières ne peut avoir de
sens et d’efficacité que s’il sert à mobiliser l’ensemble du secteur
financier au service de l’emploi, de la formation et de la croissance
réelle. Sinon, on retombera dans l’étatisme, dont la crise et
l’inefficacité ont été une des causes qui ont conduit à la
financiarisation de l’économie et donc à la crise actuelle.
Aujourd’hui, avec
l’interconnexion des
économies, quelle est la marge de manoeuvre des gouvernements
nationaux, notamment français, pour dépasser
concrètement la crise et
éviter qu’elle n’entraîne
« l’économie réelle » dans
une récession
durable ?
Cyril Demaria. Les
autorités publiques doivent remplir le rôle qui est le leur : proposer
des solutions et dialoguer avec le monde financier. Nous sommes dans le
domaine de l’échange par signaux. Le problème majeur est qu’il y a une
incompréhension entre le pouvoir politique, qui parle une langue, et le
monde financier, qui en parle une autre. Il est temps que les autorités
politiques quittent leur rôle paternaliste et essaient d’intégrer
qu’elles n’ont pas la maîtrise de l’économie et de la finance. Elles
doivent se placer dans le rôle de l’encadrement et de l’orientation
concertée. C’est nouveau. Je ne pense pas que les autorités politiques
puissent vraiment éviter une propagation à l’économie réelle. La
récession arrivera et elle va purger certains excès. C’est aux
autorités politiques d’accepter cet état de fait, et ne plus vivre dans
le déni, et d’en tirer les leçons. Plutôt que de faire preuve
d’activisme et de se doper à la communication, il est essentiel de
tirer les leçons, réfléchir à un système plus stable et mettre en place
des mesures à la fois saines, durables et applicables par l’ensemble de
nos partenaires européens et internationaux.
Jean-Pierre Balligand.
Le problème principal aujourd’hui est que les banques n’ont plus
confiance les unes dans les autres et ne se prêtent donc plus
suffisamment pour disposer des liquidités nécessaires au financement de
l’économie. C’est pourquoi les banques centrales mettent à disposition
des banques des sommes très importantes. Ces sommes peuvent cependant
ne pas suffire à certaines banques pour faire face à leurs engagements,
ce qui peut nécessiter l’injection de fonds publics pour renforcer
leurs fonds propres, comme pour Dexia par exemple. Mais ces mesures
sont des mesures de réaction. Si l’on veut prévenir autant que possible
les effets de la crise, il me paraît crucial d’assurer le financement
des PME, qui sont le coeur de l’emploi. Là est en effet le vrai risque
pour l’économie réelle : comme les banques réduisent l’accès au crédit
des PME et augmentent leurs taux d’intérêt, de plus en plus de PME
doivent fermer faute de financement. Dès le premier semestre, on a
ainsi pu constater une hausse de 15 % des défaillances par rapport au
premier semestre 2007.
Denis Durand. Il
n’y a pas de solution miracle, qu’elle se place à l’échelon national,
européen ou mondial. Il y a besoin, face à la cohérence des critères de
rentabilité capitalistes, dont on voit les méfaits dans la crise
actuelle, d’une cohérence des actions menées à l’échelon local,
régional, national, européen, mondial pour mener des luttes sociales et
politiques, des rassemblements de forces et la construction
d’institutions permettant aux citoyens de conquérir des pouvoirs
nouveaux, démocratiques, décentralisés, pour mobiliser les moyens
politiques, juridiques, financiers en faveur d’objectifs sociaux
(emploi, formation, recherche, protection de l’environnement) à la
hauteur des menaces qui pèsent sur l’emploi et la croissance, et à la
hauteur des changements de civilisation que la crise du capitalisme
appelle. Tout de suite, on peut commencer à lutter dans ce sens en
développant des fonds régionaux pour l’emploi et la formation, agissant
pour que les interventions publiques (crédits bonifiés de la Banque
européenne d’investissement, refinancements privilégiés de la BCE,
garanties d’emprunts) soient réservées aux entreprises qui développent
l’emploi, la formation et la capacité de création de richesses des
territoires.
Ne peut-on imaginer cependant, au plan
international, des régulations suffisamment fortes pour éviter ce genre
de crise financière ? Faut-il une instance de régulation
supranationale ?
Cyril Demaria. La
crise actuelle est une crise déclenchée par une réglementation
inadaptée et surtout par un activisme réglementaire sans précédent. Les
pouvoirs publics doivent apprendre leur leçon avant d’en donner :
formuler des règles stables, claires et sur lesquelles les acteurs
puissent s’appuyer en sachant que cela ne changera pas tous les jours.
L’histoire de la finance est celle du liquide interstitiel et sanguin
qui alimente l’organisme économique. Elle fait preuve de fluidité et de
liquidité. Construire des digues efficaces et utiles implique de bien
comprendre que le flux ne va pas s’arrêter, mais trouver un autre
chemin. On n’empêchera pas ce flux de couler et on ne pourra pas en
inverser le courant. Dès lors, il faut comprendre quel chemin on
souhaite donner au flux, à quel endroit on ralentit son courant ou on
l’accélère, et quelles zones vont s’assécher ou bien être inondables.
Le pire qui puisse arriver est un équivalent à Sarbane-Oxley pour la
finance, ou bien des mesures prises dans l’urgence et sans vision
d’ensemble de la question. En effet, cela ne ferait qu’accentuer les
problèmes en créant un secteur quasiment immobile car trop réglementé,
et un secteur évoluant hors de tout cadre et donc difficile à connaître
et encadrer.
Jean-Pierre Balligand.
Il est évident qu’une régulation nationale, si elle doit être
renforcée, ne peut suffire. D’ailleurs, les régulateurs nationaux
travaillent déjà ensemble. Cette coopération doit se renforcer. L’idée
d’une instance de régulation mondiale est évidemment séduisante, mais
il faut bien se rendre compte de la grande difficulté d’aboutir, sur
des questions aussi complexes, à autre chose qu’un consensus mou. Au
niveau européen cependant, il paraît possible de mettre en place une
véritable autorité de régulation qui « coifferait » les régulateurs
nationaux. Le niveau européen serait également pertinent pour mettre en
place un véritable contrôle des agences de notation, qui jouent un rôle
important dans le (dys)fonctionnement des marchés financiers. C’est
d’ailleurs une des propositions que j’avais formulées avec d’autres
(Didier Migaud, Bernard Roman, Frédéric Cuvillier) dans une
contribution thématique au congrès de Reims.
Denis Durand.
Une
dimension essentielle de la crise est monétaire. C’est une
décision de
politique monétaire (l’adoption d’une
stratégie de taux d’intérêt réels
élevés par la Réserve fédérale
américaine en 1979) qui a déclenché
l’inflation financière dont la crise actuelle est
l’aboutissement.
C’est l’emballement de la création monétaire
aux États-Unis après la
« crise asiatique » de 1997-1998 et la
récession de 2001 qui a inondé
les marchés de l’argent avec lequel la spéculation
sur les crédits
immobiliers s’est déchaînée. Un
« nouveau Bretton Woods » devrait avoir
pour effet, non de consolider l’hégémonie
monétaire américaine, mais
d’instaurer une maîtrise collective de la création
monétaire à
l’échelle du monde. C’est le sens de la proposition,
avancée par Paul
Boccara, de remplacer le dollar, comme base de toutes les relations
monétaires internationales, par une monnaie commune mondiale.
Gérée par
un fonds monétaire international où tous les peuples du
monde auraient
voix au chapitre, cette monnaie servirait à financer, par des
prêts
sélectifs à long terme, des projets répondant
à des objectifs de
développement de l’emploi, de la formation, des services
publics, de la
protection de l’environnement. Elle serait une sorte de clef de
voûte
du projet global, évoqué plus haut, de transformation
radicale des
relations économiques. Autrement dit, ce « levier
monétaire » n’aurait
de sens que couplé à des changements dans
l’économie « réelle »,
« du
local au mondial » : critères de gestion des
entreprises, mobilisation
dans les territoires en faveur de projets favorables à
l’élévation du
potentiel de création de valeur ajoutée et
d’emplois, mobilisation des
institutions nationales (en particulier d’un pôle financier
public) au
service de cette stratégie, redéfinition du statut et des
objectifs de
la Banque centrale européenne pour mener une politique
monétaire
sélective en faveur de l’emploi, de la formation et de la
croissance
réelle, et pour contribuer à la construction d’un
nouvel ordre
monétaire international, contre l’hégémonie
du dollar.
Entretiens réalisés par Laurent Etre
(1) Auteur, notamment, de Développement durable et finance, Éditions Maxima, 2004.
(2) Auteur d’Un autre crédit est possible !
Mobiliser l’argent pour le développement des êtres humains, contre la
tyrannie des marchés financiers, aux Éditions Le Temps des Cerises, 2005.