En
1920 au congrès à
Tours, une majorité des militants socialistes
de la SFIO,
emmenés par Charles
Rappoport
et Boris
Souvarine,
décident de s'affilier à la Troisième
Internationale, fondée à
la suite de la Révolution d'octobre. Le
Parti communiste français, qu'on appelle alors Section
française de l'Internationale communiste (SFIC) est ainsi
créé : il se proclame bolchevique et
révolutionnaire, même s'il ne vote pas les
conditions formulées par la troisième
internationale, dirigée par Lénine.
La
SFIC s'engageait à construire un
parti révolutionnaire, qui peut utiliser des moyens
légaux, mais qui doit se doter d'un appareil clandestin et
ne doit pas exclure l'action illégale. Le parti
constitué devait être discipliné voire
militarisé, suivant les règles
étroites du centralisme démocratique :
les minoritaires doivent suivre la ligne décidée
majoritairement, et n'ont pas le droit de s'organiser pour
défendre leur tendance. Internationaliste, enfin, un parti
national, comme le Parti communiste français (PCF) est
d'abord une section de la
Troisième Internationale,
d'où le nom de SFIC[1].
On
estime à 120 000 le
nombre d'adhérents qui avaient rejoint le nouveau parti,
alors que la vieille
SFIO n'en comptait plus que 40 000, tout en conservant
néanmoins la majorité de
ses députés et de ses élus locaux. La
scission au sein de la SFIO devait
entraîner un an
plus tard une scission du syndicat CGT,
mais cette fois, les partisans de l'Internationale communiste qui
fondèrent la CGTU
étaient minoritaires.
En
1924,
l'emprise de Zinoviev sur
l'IC et la bolchévisation/stalinisation
se traduisent par l'exclusion de dirigeants historiques
situés à la gauche du
parti, comme Boris
Souvarine, Pierre
Monatte et Alfred
Rosmer, et par une conduite caporaliste
du parti français par Albert
Treint et Suzanne
Girault jusqu'en 1926. Pierre
Sémard est le secrétaire
général en titre
de 1924 à 1928.
1928 :
Classe contre
classe
Les
douze premières
années du PCF furent mouvementées et un tant soit
peu confuses. C'était un
parti révolutionnaire, gauchiste, comme on dira couramment
plus tard des
groupes d'extrême gauche qui ont fleuri en mai 68.
L'action antimilitariste se développa
auprès des jeunes, dans les casernes, à
l'occasion de l'occupation de la Ruhr
en 1923
par les troupes françaises et de la guerre
du Rif, au Maroc en 1935.
En
URSS,
en 1927, Staline
évince ses rivaux, Zinoviev, Kamenev et Trotski qui
participent à la direction
collégiale depuis la mort de Lénine,
en 1924.
L'IC (Internationale
communiste) impose une politique dure et
sectaire, dite "classe
contre classe", qui consiste notamment à refuser toute
alliance avec les
socialistes et elle pousse en avant les JC
(Jeunesses communistes) pour mettre en œuvre cette ligne
ultra sectaire. Henri
Barbé, le responsable des JC devient premier
secrétaire du Parti. La SFIO
est attaquée au même titre que les partis
bourgeois. Aux élections de 1928, le
PCF obtient 11 % des voix, mais, en raison de son isolement, ne compte
que 14
élus contre 25 sortants. Jacques
Duclos,
vainqueur de Léon
Blum dans le 20e
arrondissement de Paris, est
l'un des 14 rescapés.
Avec
Jacques
Duclos, Benoît
Frachon et Maurice
Thorez sont des hommes qui montent et
qui prennent de plus en plus d'importance au sein du Parti. Comme
Duclos,
Maurice Thorez est passé dans la clandestinité
à la suite d'actions
antimilitaristes. Il a déjà effectué
plusieurs séjours à Moscou. Entré au
Bureau politique (BP) en 1926, il assure la fonction de
secrétaire à
l'organisation. En 1929, à 36 ans, Benoît
Frachon devient le doyen du
secrétariat,
aux côtés des 2 dirigeants des JC, Henri
Barbé et Pierre
Célor, tous deux
âgés de 27 ans, et de
Thorez, 29 ans.
1932 :
Le début du règne de Thorez
En
1931, Charles
Tillon, membre du bureau
confédéral de la CGTU,
effectue son premier et
d'ailleurs unique voyage à Moscou. Il y sera reçu
par les dirigeants de
l'Internationale, Manouïlsky
et Piatnisky.
Manouïlsky est une vieille
connaissance du Parti. Lénine l'avait envoyé
clandestinement en mission en
France en 1921, et il put intervenir au congrès de Paris,
faisant une profonde
impression sur tous les délégués.
Depuis, c'est lui qui suit le PCF pour
l'Internationale, dont il deviendra le principal dirigeant jusqu'en
1934.
Manouïlsky éprouvait des doutes sur le
bien-fondé de la ligne ultra-gauchiste
et s'apprêtait à débarquer
Barbé et Célor, les jeunes dirigeants
propulsés à la
tête du Parti pour appliquer la ligne "classe contre classe".
Il
s'en est fallu de peu
que Maurice Thorez ne fut aussi écarté comme
Barbé et Célor, mais c'est lui que
Manouïlsky installe à la tête du Parti,
au congrès de Paris en 1932. Duclos et
Frachon comptent parmi les 10 autres membres du bureau politique. Si on
fait le
bilan des 12 premières années d'existence du
Parti, les résultats ne sont guère
époustouflants sur le plan électoral, ou du
nombre d'adhérents, mais d'un point
de vue léniniste, la réussite est
incontestable : l'ensemble hétéroclite
d'anarcho-syndicalistes, nébuleuse de divers courants
révolutionnaires s'est
métamorphosé en un authentique parti bolchevique.
L'équipe dirigeante, jeune,
issue de la classe ouvrière, est formée de
révolutionnaires professionnels,
bénéficiant d'une solide expérience
des affrontements avec la police, de la
clandestinité, mais sachant également jouer des
moyens légaux, par exemple les
mandats de députés pour
bénéficier de l'immunité
parlementaire. Ces dirigeants
sélectionnés avec "clairvoyance" par
Manouïlsky, extrêmement
brillants au départ, ont reçu en outre une solide
formation théorique au gré de
leurs passages à Moscou.
Tout
s'accomplit selon
la doctrine de Lénine : d'abord la construction
d'un parti
révolutionnaire, ensuite la conquête de la classe
ouvrière. C'est très
important pour comprendre la confiance sans borne des militants de
cette
génération vis-à-vis du marxisme-léninisme
et leur foi dans leur parti et dans l'Internationale. Car en 1932, si
le PCF
exerce une séduction certaine sur les jeunes ouvriers
combatifs, la conquête de
la classe ouvrière est loin d'être acquise.
En
1936,
le PCF est intégré au dispositif de l'IC,
adossée à l'URSS
dominée par Staline. De nos jours, ce nom, avec ses
dérivés, « stalinisme »,
« stalinien »,
évoque une variante historique
de la tyrannie sanguinaire et du totalitarisme,
mais pour le communiste de base
de 1936, grâce à une direction
« éclairée, ferme et
stable », l'URSS
s'affirme comme la nation des prolétaires, consolidant les
acquis de la Révolution
par une marche vers le progrès
économique et technologique. Le Parti français,
à l'image du grand frère
soviétique, est doté, lui aussi, d'une direction
« stable et
éclairée ». Ses effectifs
s'accroissent de mois en mois, il occupe un
espace politique toujours plus vaste.
À
Moscou, à partir de 1927
et plus encore avec l'assassinat de Sergueï
Kirov, en 1934,
les purges (assassinats et déportations) deviendront une
pratique courante de
« gestion du parti ». De 1934
à 1939,
on estime à un million le nombre de ses membres qui seront
exécutés ou
déportés. Mais à Paris, le
délégué de l'Internationale, le
représentant de
Staline, donc, est un tchèque élégant
et raffiné, Eugen
Fried ("camarade Clément") qui
sait contrôler le Parti avec doigté en
s'intégrant dans le trio de direction,
Thorez, Frachon et Duclos, eux-mêmes issus du choix
« éclairé »
de
Manouïlsky. Pourquoi le militant de base
s'inquiéterait-il de ce que ses chefs
soient nommés par Moscou, s'ils sont
« bons » ? D'ailleurs,
le
PCF n'est-il pas la Section
française de l'Internationale communiste, et l'URSS, le pays
de la révolution
accomplie, la patrie de tous les travailleurs ?
Hitler
avait pris le pouvoir en Allemagne en janvier
1933. Le fascisme
devint encore plus à l'ordre du jour en
Europe (l'Italie était fasciste depuis une
décennie). Pour autant, l'IC, qui
avait mis fin à la phase
« gauchiste » du PC en
remplaçant Barbé par
Thorez restait ferme dans sa ligne sectaire. L'union avec les
sociaux-démocrates n'était
tolérée qu'à la base : les
ouvriers de la
CGT, non communiste, étaient
invités à participer aux actions de la CGTU,
communiste. Dans la France de 1934,
c'étaient les ligues
d'extrême-droite qui représentaient le danger
fasciste. C'est au cours des
journées de 1934 qui virent de très violents
affrontements entre les ligues, la
police et les communistes, que s'imposèrent les sentiments
unitaires d'une
gauche antifasciste.
Le
6 février 1934, les
ligues envahirent la place de la Concorde. La
bagarre avec la police fut
déclenchée quand ils voulurent franchir le pont
de la
Concorde pour donner
l'assaut à la chambre des députés. Le
9 février, les affrontements entre la
police et les manifestants antifascistes firent 9 morts parmi les
manifestants.
Cette manifestation fut qualifiée par une partie des
opinions de tentative de coup
d'État. La CGTU
et la
CGT appelèrent à la
grève générale le 12
février. Ce jour-là,
au cours d'une manifestation commencée dans la division, les
cortèges
socialistes et communistes fusionnèrent dans l'enthousiasme,
place
de la Nation
aux cris de « Unité !
Unité ! ». Jusqu'en mai 1934,
cette
manifestation unitaire resta sans suite. C'est Dimitrov,
nouveau responsable de l'IC, et Manouïlsky qui
réussirent à obtenir de Staline
un revirement de l'IC, en faveur d'une alliance avec les
sociaux-démocrates.
Dimitrov transmit les nouvelles consignes à Thorez,
à Moscou en mai.
La
nouvelle politique
unitaire se concrétisa en 1936, par la
réunification de la CGT et de la CGTU,
d'abord en mars, puis
en mai, par la victoire électorale des forces de gauche
unies dans le Front
populaire. Le PCF obtenait 72 des 336
sièges de députés de la coalition de
gauche. Léon
Jouhaux, ex-CGT restait secrétaire
général
de la
CGT
réunifiée, mais Frachon entrait au Bureau
confédéral. Les nouveaux statuts de la CGT
prévoyant
l'incompatibilité entre des mandats syndicaux et politiques,
il dut
démissionner du Bureau politique du Parti. Cette
démission fut purement
formelle. On le considéra toujours comme membre de la
direction.
Suite
à la victoire
électorale du Front populaire, une puissante
grève générale spontanée se
déclencha, avec occupations.
Déconcerté par ce mouvement venu de la base, la
direction du PCF appela à reprendre le travail
début juin.
Statistiques
Ces
statistiques
sont tirées de
J.P. Brunet, Histoire du PCF (cf. bibliographie).
Donnée
1928
1932
1936
Adhérents
50 000
32 000
235 000
Parlementaires
14
11
72
Permanents
?
500
3 000
Électeurs
11,2 %
8.3 %
15.2 %
L'organisation
du PCF dans les années 36-39
En
1936,
le PCF a atteint le stade final de son évolution, une forme
stable que l'on
pourrait qualifier de léniniste-stalinien,
c'est-à-dire qu'il répond encore aux
critères du bolchevisme tels qu'ils étaient
définis au moment du congrès de
Tours, mais qu'il dispose maintenant d'une autorité
suprême qui permet de
trancher éventuellement tous les débats et de
résoudre tous les conflits.
C'est
une forme
d'organisation qui a bien des avantages, puisqu'elle évite
d'enliser le grand
nombre dans des débats stériles tournant souvent
autour de querelles de
personnes. Ainsi fonctionnent les entreprises avec leurs PDG., les
armées avec
leurs généraux en chef et l'église
avec un pape proclamé infaillible pour la
vie dès son élection. Si les communistes ne
disent pas que Staline
est inspiré par l'Esprit
Saint, ils le pensent sans doute. En
fait, très peu de dirigeants connaissent personnellement
Staline. Ils reçoivent
les directives de l'IC, et Staline intervient dans les
décisions de l'IC quand
il veut, mais il le fait surtout pour les choses importantes.
Le
maintien des
principes léninistes implique la coexistence de 3 appareils
distincts :
l'appareil légal est celui qui apparaît
à l'issue des congrès, avec son Bureau
politique, son Comité central, son organisation en cellules,
rayons, responsables
départementaux, interrégionaux, ses
élus, députés ou maires. L'appareil
illégal
doit permettre au Parti de supporter une interdiction, comme un groupe
électrogène normalement éteint est
prêt à démarrer en cas de coupure de
courant. Il consiste donc en un dispositif clandestin de planques,
d'imprimeries, des moyens financiers à l'abri d'une saisie,
avec quelques
dirigeants n'ayant aucune fonction officielle. L'appareil de l'IC
contrôle sur
le territoire français des militants qui sont
rattachés directement à l'IC,
sans aucun rapport structurel avec la section française,
c'est-à-dire avec le
PCF. Ainsi, les étrangers sont organisés
à l'époque dans la Main-d'œuvre immigrée
(MOI), rattachée au PCF pour les problèmes
pratiques, mais dans les faits, sous le contrôle politique
direct de l'IC.
Si
l'IC peut déléguer
à des étrangers, comme Fried, des
responsabilités auprès du Parti
français, des
dirigeants français peuvent également assurer des
fonctions qui débordent le
cadre national. Ainsi, Jacques
Duclos,
membre du Bureau politique et du secrétariat du Parti,
député de Montreuil et
vice-président de la Chambre
des députés en 1936 est également
membre du comité exécutif de l'IC et
fréquemment mis à contribution pour
représenter l'IC auprès des partis petits
frères belges et espagnol.
Dans
les années 36-39,
le parti compte entre 200 000 et 300 000 membres, et l'essentiel
d'entre eux
n'ont rien à voir ni avec l'appareil illégal, ni
avec l'appareil de l'IC. Mais
dès qu'ils prennent quelques responsabilités, ce
qui peut arriver très vite,
dans ce jeune parti, leur carrière est
gérée par la section des cadres, qui
relève à la fois du service du personnel et de la
police interne. Chaque
responsable doit remplir une biographie qui concerne à la
fois son propre
passé, mais aussi quelques éléments
sur son entourage familial. Au fur et à
mesure qu'il grimpe les échelons, il pourra être
amené à remplir plusieurs fois
des biographies de plus en plus précises. Une fois ces
biographies regroupées à
Moscou, il devient théoriquement possible à un
fonctionnaire soviétique de
gérer ce personnel révolutionnaire
français.
En
juillet 1936, Franco
fit contre la République Espagnole
sa tentative de putsch qui se dit en Espagnol
« pronunciamiento ». La
guerre civile espagnole commençait, et elle dura jusqu'en
février 1939. Les
premiers volontaires du parti communiste furent envoyés
début septembre, mais
c'est au cours d'une réunion à Ivry,
chez Thorez, le 18 septembre, où étaient
conviés, Fried, le délégué
de l'IC, Emile
Dutilleul le trésorier du Parti, Maurice
Tréand, le responsable de la section
des
cadres, et Ceretti,
un Italien
à la fois membre du Comité Central et dirigeant
de la MOI.
Les
grandes lignes de l'implication du PCF dans la guerre d'Espagne furent
jetées,
et les rôles distribués :
Tréand recrutait les militants, Ceretti
s'occupait du ravitaillement en armes, et Dutilleul des collectes. Les
choses
évolueront par la suite un peu différemment.
En
1936, le PCF
n'était pas au sein de l'Internationale un parti parmi
d'autres. À côté du
parti soviétique il restait le seul parti communiste de
quelque importance
après l'interdiction des partis dans les pays fascistes,
l'Italie en 1924 et
l'Allemagne en 1933. Le Parti français fut à la
pointe pour le soutien à
l'Espagne républicaine. Rappelons qu'en 1936, tous les
grands pays, y compris
l'URSS, s'étaient officiellement prononcés pour
la non-intervention, laquelle sera
vite violée par l'Allemagne et l'Italie. Les
Républicains reçurent l'aide
directe de la seule URSS, mais comme celle-ci ne souhaitait pas
intervenir
directement pour ne pas contrevenir aux règles de la
non-intervention, et que
de toutes façons, il fallait bien faire transiter les armes
soviétiques par le
territoire français, le Parti français, en plus
de l'action de soutien qu'il
avait initié dès août 1936, joua un
rôle majeur d'intermédiaire entre l'URSS et
le gouvernement républicain espagnol.
Le
gouvernement de Léon
Blum resta sur la ligne de la
non-intervention et refusa l'aide directe aux républicains.
Dans la pratique,
l'attitude de Blum et de ses successeurs ne fut jamais celle d'une
stricte
neutralité. En août 1936, Blum
désignait le douanier Gaston
Cusin comme le responsable au sein de
l'appareil d'État de l'aide clandestine à
l'Espagne. Cusin rencontra Thorez et
Duclos qui, eux, désignèrent Ceretti comme
interlocuteur du parti communiste.
C'est ainsi que tout fut mis en place pour que d'énormes
quantités d'armes et
matériels divers puissent transiter par les ports et le
territoire français. Le
PCF dut alors se doter d'une infrastructure adéquate pour
faire face à des
problèmes de logistique tout à fait nouveaux. De
son côté, Cusin pouvait
s'appuyer sur trois mille douaniers sympathisants dont une centaine
d'hommes
sûrs pouvaient faire des contrebandiers d'élite.
Une
compagnie
maritime, France-Navigation
fut créée sous l'autorité de Ceretti,
en mai 1937, pour le plus grand bonheur
du gouvernement espagnol impuissant à convaincre d'autres
compagnies d'avoir à
affronter le blocus de ses ports par la marine franquiste, pour le plus
grand
bonheur, aussi, de Staline, qui voulait bien livrer des armes aux
Espagnols,
mais sans engager de bâtiments soviétiques. Le
gouvernement espagnol avait mis
les trois quarts de ses réserves d'or à l'abri,
en URSS, de sorte que Staline
n'avait pas de problèmes pour se faire payer. En
complément de
France-Navigation, l'entreprise de transports routiers de Pelayo
assurait la
traversée du territoire français avec des
dizaines de Dodge, Ford, Latil. Il y
avait tous ceux, également, qui s'occupaient
d'approvisionnement de toutes
sortes de denrées. Michel Feintuch, un immigré
juif polonais, que l'on
connaîtra mieux sous le pseudonyme de Jean
Jérome, acheminait vers l'Espagne
républicaine des armes, mais aussi des machines, du cuivre,
du zinc. Pour mener
à bien tous ces trafics, il y eut désormais place
au Parti pour l'homme
d'affaires d'un genre particulier, à
côté du vendeur de l'Humanité,
du
tribun syndicaliste et du normalien journaliste.
Pour
le PCF, la
dernière phase de la guerre d'Espagne fut humanitaire, pour
secourir les
centaines de milliers de réfugiés qui
croupissaient dans des camps depuis
janvier 1939. On a souvent dit que la guerre d'Espagne avait
été une
anticipation du cataclysme qui devait secouer le monde de 1939
à 1945.
Complètement mobilisé dans le soutien
à l'Espagne, le Parti ne pouvait ignorer
les sombres nuages qui obscurcissaient l'horizon. Plus que jamais, il
fallait
se préparer à la clandestinité. Trois
hommes se répartirent la recherche de
planques : certaines étaient de vastes
propriétés, fort éloignées
de
Paris, jusqu'en Belgique ou en Suède : par
dérision, les communistes
parlaient de leurs châteaux ; ce fut l'affaire de
Ceretti. On confia à René
Mourre le soin de trouver des fermettes
dans le bassin parisien. Les HLM des boulevards de ceinture et les
pavillons de
banlieue étaient du ressort d'Arthur
Dallidet. Il sacrifia avec sa compagne Mounette
Dutilleul
bien des dimanches pour sillonner à vélo toute la
région parisienne et bien
au-delà.
Le
30
septembre 1938, Daladier et Chamberlain
signaient avec Hitler les accords de
Munich qui consacraient le démembrement de la Tchécoslovaquie.
A son retour à l'aéroport du
Bourget, Daladier était acclamé par la foule qui
croyait la guerre écartée. A la Chambre,
avec seulement
trois autres députés, les soixante douze
communistes rejetèrent les accords.
Depuis l'Anschluss,
quelques mois plus tôt, les
communistes se sentaient bien seuls à dénoncer le
danger nazi. La majorité de
la population pensait qu'en cédant du terrain à Hitler,
on éviterait une nouvelle guerre. Cette
fois-ci, les communistes étaient persuadés que la France
et le Royaume-Uni
avaient voulu détourner vers l'URSS
les foudres hitlériennes, et c'est vrai qu'ils
étaient nombreux, à droite, tant
à Londres qu'à Paris, ceux qui pensaient que la
moins mauvaise guerre serait
celle qui aurait opposé le nazi au bolchevique. Pour les
communistes, les
choses étaient encore simples, l'antifascisme et la
défense de l'URSS étaient
un seul combat.
On
comprend d'autant
mieux le désarroi des communistes lorsque, par la radio et
les journaux, ils
prirent connaissance du pacte
germano-soviétique le 23
août 1939. Après l'Autriche et la Tchécoslovaquie,
les nazis lorgnaient maintenant
du côté de la Pologne,
faisant valoir des droits sur le
couloir de Dantzig.
Des négociations se croisaient, entre
Londres, Paris et Moscou, en vue d'une alliance militaire de nature
à contrer
la menace allemande. Mais Staline avait décidé
que l'heure n'était pas venue de
la confrontation avec Hitler, et il faisait aux occidentaux le coup de Munich
à l'envers, il leur montrait qu'il serait toujours le
plus cynique. Dès le mois de mai 1939, les diplomates
soviétiques à Berlin
avaient commencé à prendre langue avec leurs
homologues allemands. Des
pourparlers secrets furent engagés, qui devaient permettre
à l'URSS de rester à
l'écart d'un conflit jugé inévitable.
Le pacte fut signé le 23 août, des
accords secrets prévoyaient le partage de la Pologne. Le
3
septembre, la
France
déclarait la guerre à l'Allemagne suite
à l'invasion de la Pologne.
Il
y eut quelques
jours pendant lesquels les communistes français
essayèrent de concilier leur
fidélité à l'URSS et leurs convictions
antifascistes. Antifascisme viscéral de
ces communistes qui se sont engagés en masse pour l'Espagne
et fidélité aveugle
à l'URSS. Staline pouvait bien massacrer des communistes
russes par dizaines de
milliers, les communistes français le
considéraient comme un Dieu
vivant. Ils ne voulaient pas savoir. Tous ces
délégués au Komintern qui
faisaient la navette entre Paris
et Moscou, pouvaient-ils ignorer que sur un effectif de 492 personnes
comptabilisées au Komintern, 112 furent
arrêtées en 1937 ou en 1938, et dans la
plupart des cas, fusillées ? Oui, ils le pouvaient.
Les hommes de foi
n'ont d'yeux et d'oreilles que pour ce à quoi ils croient.
Donc,
les communistes
étaient troublés, et à la base, il y
eut bien quelques défections, mais dans
l'ensemble ils ne mettaient pas en doute le bien-fondé du
pacte, car Staline
devait bien avoir ses raisons. Pas question de désavouer le
pacte, mais aucune
explication, aucune consigne ne leur parvint par les canaux habituels
de
l'Internationale. Alors, ils envoyèrent à Moscou,
pour recevoir des
explications, Arthur
Dallidet,
qui partit accompagné d'un de ses adjoints, Georges
Beaufils. En attendant les explications,
ils votent à l'Assemblée les crédits
de guerre le 2 octobre et Thorez,
mobilisé, rejoignit son unité à Arras.
Septembre
39 - Juin 40 : De la dissolution du Parti à
l'entrée des Allemands dans
Paris
Mais
la rupture était
déjà consommée avec le premier
ministre de l'époque, Daladier. En
août 39, il attaque et interdit la
presse communiste dés le 26 août, et dissout le
Parti le 26 septembre. Ainsi
agressé, le parti peut-il plus facilement faire taire les
états d'âme. On serre
les boulons et on défend la forteresse
assiégée. Comme tout corps vivant, le
Parti lutte pour sa survie. Peut-être la politique
répressive de Daladier
a-t-elle contribué à cette survie.
Il
semble que Dallidet
et Beaufils n'aient pu rencontrer à Moscou que des
personnalités de second
plan. Ils rentreront en France sans véritables
éclaircissements sur les
intentions des soviétiques. C'est à la fin du
mois de septembre que Dimitrov
fait parvenir à Paris des directives beaucoup plus
sérieuses, transmises par Raymond
Guyot, en poste à Moscou en tant que
secrétaire général des jeunesses de
l'IC. Ordre est donné de cesser les
attaques contre les Allemands et de ne plus dénoncer que la
"guerre
impérialiste" des Britanniques et des Français.
Les communistes qui quitteront
le Parti pour cause de désaccord avec le pacte seront
l'exception plus que la
règle. Dans le groupe parlementaire où les
défections sont particulièrement
nombreuses, on ne compte finalement sur les 72
députés du groupe que 23
démissions, dont 2 membres du Comité Central.
Pour
la vie
quotidienne des communistes, le fait majeur à partir du 26
septembre 1939 est
qu'on ne peut plus être communiste que mobilisé,
clandestin ou emprisonné.
Cette règle restera en application jusqu'à la
Libération, en août 44,
à ceci près qu'à partir de juin 40, le
choix se réduira à la dernière
alternative, clandestin ou emprisonné, et on ne parle pas
des fusillés. En
septembre 39, tous les hommes jusqu'à 40 ans sont
mobilisés. Maurice
Thorez, donc, en est. Jacques
Duclos, Benoît
Frachon et Charles
Tillon ont passé la limite
d'âge. Pour
ces responsables qui ne sont pas mobilisés, mieux vaut ne
plus dormir chez soi.
Ceux qui ne sauront pas appliquer cette consigne de
sécurité se feront
cueillir. Ainsi, la moitié du Comité central et
trois membres du Bureau
politique, Marcel
Cachin, Pierre
Sémard et François
Billoux,
se retrouveront incarcérés.
Malgré
le petit nombre
de défections au sein de l'appareil, le Parti, dans son
ensemble, se retrouve
complètement désorganisé. Il semble
bien que l'hypothèse de la mobilisation
n'ait pas été envisagée dans la mise
en place de l'appareil clandestin.
C'était, on se souvient, une condition de
l'adhésion à l'Internationale, de
maintenir en place un appareil clandestin avec des planques, des caches
de
rechange, des imprimeries. Ainsi, même si le Parti pouvait
mener une vie
légale, ce qui était le cas avant septembre 39,
il devait pouvoir supporter
l'instauration d'une dictature de type fasciste ou plonger de
lui-même dans
l'action illégale. Mais la plupart des responsables
étaient des hommes jeunes
qui s'en allèrent peupler les casemates de la ligne Maginot.
La conjonction de
la mobilisation et de la dissolution du Parti provoqua cette
désorganisation
que la mise sur pied d'un appareil clandestin avait
précisément pour vocation
d'éviter.
L'Internationale
avait
décidé de regrouper l'appareil du Komintern et
l'essentiel de la direction
française en Belgique. Fried y était
déjà installé le 23 août 39,
Ceretti reçut
le premier l'ordre de le rejoindre, et par la suite Maurice
Thorez, Jacques
Duclos, Arthur
Ramette et Maurice
Tréand. Un ordre officiel de Dimitrov,
transmis par Mounette
Dutilleul
enjoignit à Thorez l'ordre de déserter. Il passa
la frontière belge, et, de là,
gagna Moscou.
Les
dirigeants qui ne
sont pas mobilisés par l'armée et que l'IC ne
transfère pas à Bruxelles sont
envoyés dans les différentes régions.
Ainsi, Charles
Tillon sera responsable régional
à
Bordeaux, Gaston
Monmousseau
à Marseille et Auguste
Havez en
Bretagne.
À
Paris, le Parti
maintient une activité minimale : distributions de
tracts, parution
épisodique de l'Humanité clandestine. C'est
à Florimond
Bonte
que revient le redoutable honneur de défendre la ligne du
Komintern devant
l'assemblée des députés. Il n'a pas
même le temps de sortir son texte que le
président Herriot
ordonne
aux huissiers de l'expulser. 317 municipalités
contrôlées par le PC sont
dissoutes, et 2800 élus déchus de leurs mandats.
Au total, il y aura plusieurs
milliers d'arrestations. La répression s'est
installée jusque dans la CGT,
réunifiée depuis 1936,
mais toujours tenue en main par Léon
Jouhaux . Dès le 18 septembre, le
bureau
confédéral excluait de la CGT
tous ses membres qui ne souscriraient pas à sa condamnation
du pacte. Dans de
nombreux syndicats de base, les communistes étaient
majoritaires : ils
seront dissous par le ministre de l'Intérieur (620, au
total).
Les
militants
communistes disponibles se battent pour que le Parti survive ;
ils
réorganisent leurs structures clandestines. Les jeunes
filles de l'Union des
jeunes filles de France (UJFF) montent en
première ligne pour sauver
leur parti : Claudine
Chomat, Danielle
Casanova, Georgette
Cadras
et tant d'autres font merveille pour recoller les morceaux et
entretenir la
flamme. On les appellera agents de liaisons ou femmes de liaisons, mais
elles
assument par intérim des responsabilités
considérables.
La
plongée dans la
clandestinité implique la disparition de toutes les
structures traditionnelles,
cellules, rayons, et la mise en place de triangles, ou groupes de
trois,
principe de base de l'organisation clandestine.
Schématiquement, un membre du
triangle pour le contact en amont, un autre pour le contact en aval, et
le
dernier pour effectuer les tâches qui sont
dévolues au groupe, par exemple, la
distribution de tracts. En plus de cette organisation par trois,
l'Organisation
Spéciale, plus communément appelée OS,
est un service d'ordre adapté à la
situation nouvelle, qui doit assurer la sécurité
des militants lors des
distributions à risque. Cette mise en place de
l'organisation clandestine se
fera de façon très inégale, selon les
régions, entre le début et la fin de
l'année 1940.
En
mai 40, le
déferlement des colonnes allemandes sur le pays ne simplifie
pas une situation
déjà difficile. Le pays entier sombre, et les
morceaux de Parti surnagent tant
bien que mal sur les flots tumultueux de la
débâcle. Le philosophe communiste Politzer
sert d'intermédiaire pour nouer des
contacts entre le ministre Anatole
de Monzie et Benoît
Frachon pour constituer une sorte d'union
sacrée pour la défense de Paris, mais Paris n'est
pas défendu et tant le
gouvernement que la direction du Parti doivent prendre leurs
dispositions pour
se replier vers le Sud.
Le
15 juin, Duclos
et Tréand,
le responsable aux cadres, arrivent à
Paris. Ils mettent près de 4 semaines avant
d'établir un contact avec le groupe
Frachon en Haute-Vienne. Il faut bien dire un mot ici de l'affaire des
pourparlers pour la reparution de l'Humanité. C'est un sujet
qui a été
controversé depuis 1945 jusqu'en 1990, mais depuis
l'ouverture des archives du
Komintern, elle est tout à fait éclaircie, hormis
peut-être le détail des
relations entre Duclos et Tréand.
Des
démarches sont
faites par Tréand et d'autres militants auprès
des autorités d'occupation pour
négocier la reparution de l'Humanité. Ces
démarches sont connues de Duclos et
des correspondants du parti français à Moscou
avec lesquels au moins huit
lettres dont certaines font une dizaine de pages sont
échangées entre la fin du
mois de juin et le début du mois d'août. La ligne
officielle du parti, émanant
de Moscou et appliquée normalement par la Section
Française
de l'Internationale Communiste, ne met pas en priorité la
lutte contre les
Nazis. Il est donc envisagé tout à fait
normalement de sortir une Humanité
légale, qui passée au filtre de la censure aurait
adopté une neutralité
vis-à-vis de l'occupant. Les pourparlers concernant l'Huma
avortèrent
finalement du fait des Allemands. Hitler désavoua Otto
Abetz qui finassait pour transformer des
communistes désorientés en bons
nationaux-socialistes. De leur côté, les
autorités de Vichy obtinrent gain de cause pour
empêcher la légalisation du
parti.
Simultanément
avec les
démarches confidentielles pour la reparution de l'Huma, la
direction du Parti
mène une politique de légalisation.
Après neuf mois de clandestinité, il s'agit
de profiter du vide politique pour réoccuper le terrain. Les
élus locaux et les
responsables syndicaux sont invités à sortir de
leurs tanières pour reprendre
le chemin de leurs permanences, à réoccuper les
municipalités perdues, à
effectuer des prises de parole. Cette ligne suivie, en gros, de juin
à
septembre s'avére un désastre complet.
Les
négociations avec
les Allemands pour la reparution de l'Huma suscitent très
vite de vifs débats
chez les communistes disséminés aux quatre coins
de la
France au sein du mouvement
communiste. Ainsi, lorsque les communications furent
rétablies, tant bien que
mal, entre Paris et la Haute-Vienne,
l'équipe autour de Frachon, qui avait eu vent
des pourparlers, fut quelque peu traumatisée. Par exemple,
selon Mounette
Dutilleul,
la question fut débattue en Haute-Vienne au sein de
l'équipe Frachon :
"…
Il y avait
là Felix
Cadras, Victor
Michaut, Arthur
Dallidet. Benoît n'a pas
répondu tou… de
suite. Michaut s'est prononcé violemment contre, Cadras
aussi, moins violemment,
car il n'était pas violent, Cadras. Arthur
Dallidet a tout de suite argumenté.
Il
était criant pour nous que cette demande de reparution
était une chose
impossible… Et Frachon ne disait rien. En fin de compte, il
a dit "Bon, il
faut organiser la remontée à Paris, il faut aller
voir ce qui se passe."
Et c'est tout."
Finalement,
l'opération engagée avec le plein accord de l'IC
fut désavouée par l'IC. Une
directive datée du 5 août clarifie la ligne du
Parti vis-à-vis des
occupants : "Selon informations arrivées
par diverses voies au
sujet situation en France, il est évident que le Parti est
menacé de graves
dangers de la part des manœuvres de l'occupant…
Par conséquent, nous vous
proposons la règle de conduite suivante :
1.
Le Parti doit
catégoriquement repousser et condamner comme trahison toute
manifestation de
solidarité avec les occupants."
2.
Limiter tous
rapports avec les autorités occupation strictement aux
questions purement
formelles et de caractère administratif.
3.
Poursuivre les
efforts pour obtenir la légalisation de la presse
ouvrière et utiliser les
moindres possibilités légales pour
l'activité politique et la propagande.
8.
Avisons la
direction du Parti que Jacques est personnellement chargé de
la responsabilité
pour la réalisation inconditionnelle des indications
présentes et invitons tous
les membres de la direction avec maximum de fermeté, de
responsabilité et
discipline de fer et en exiger autant de tous les membres du parti.
La
conséquence du
point 8 de la directive du 5 août sera la mise à
l'écart de Tréand, partielle
d'abord, puis totale et définitive à partir de la
fin 40. Ses attributions vont
glisser progressivement sur Dallidet et Cadras.
Pour
être complet sur
l'action de Duclos
sur cette
période, il faut mentionner la diffusion du tract connu
comme l'appel du 10
juillet et dont il fut le principal rédacteur. À
côté d'analyses tout à fait
orthodoxes où sont mis en cause, en des termes virulents,
tous les dirigeants
de la Troisième République
et les "ploutocrates" de Vichy, à
côté des inévitables
références à l'URSS, surgissent des
évocations
nationalistes qui appellent au redressement d'un peuple meurtri et
humilié par
une occupation ennemie
"…La France
encore toute
sanglante veut vivre libre et indépendante…
Jamais un peuple comme le nôtre ne
sera un peuple d'esclaves et si, malgré la terreur, ce
peuple a su, sous les
formes les plus diverses, montrer sa réprobation de voir la France
enchaînée au char de
l'impérialisme britannique, il saura signifier aussi
à la bande actuellement au
pouvoir SA VOLONTÉ D'ÊTRE LIBRE"
Il
est clair que ce
texte où l'on recherche vainement les simples mots
"allemands" ou
"nazis" ne saurait en aucun cas être
considéré comme un acte de
résistance à l'occupant, mais démontre
simplement que parallèlement aux
démarches de reparution légale de leur presse,
les communistes étaient déterminés
à conserver un dispositif technique leur assurant la
diffusion d'une expression
indépendante de toute censure.
Beaucoup
plus lourde
de conséquences que les pourparlers pour la reparution de
l'Huma, la
confirmation de la politique de légalisation du Parti a pour
conséquence les
rafles d'octobre et novembre 40, qui envoient quelques milliers de
militants
rejoindre les camarades mis sous les verrous par Daladier
.
La
police de Vichy
lance son offensive en région parisienne à la fin
du mois de septembre. Une
première hécatombe touche trois cents militants
parmi lesquels de nombreux
responsables politiques ou syndicaux. D'autres rafles suivent en
province. En
s'ajoutant aux internés de 1939, ils seront ainsi entre dix
et vingt mille élus
et militants à s'entasser dans différents camps
dont le plus connu est celui de
Châteaubriant. Dès octobre 1940 commence la
période de clandestinité totale qui
durera jusqu'en 1944.
En
province, les
responsables sont pratiquement coupés de tout contact et
sont conduits par
conséquent à improviser une ligne politique en
fonction de leurs convictions. À
Bordeaux, le 17 juin au matin, alors que les Allemands foncent sur la
ville, un
colonel tout juste promu général, Charles
de Gaulle parvient à s'envoler pour
Londres d'où il prononcera son célèbre
appel
du 18 Juin. Ce même 17 juin,
à 12H30, Charles
Tillon, après avoir
écouté le message
radiodiffusé du nouveau chef d'état Philippe
Pétain, rédige un tract
intitulé "Peuple
de France", dont la teneur est
révélatrice des sentiments qui
pouvaient animer un communiste indépendant, mais nullement
marginal au sein du
parti :
"…
Mais le
peuple français ne veut pas de l'esclavage, de la
misère et du fascisme, pas
plus qu'il n'a voulu la guerre des capitalistes. Il est le nombre, uni,
il sera
la force… - Pour un gouvernement populaire,
libérant les travailleurs,
rétablissant la légalité du Parti
communiste, luttant contre le fascisme
hitlérien Peuple des usines, des champs, des magasins et des
bureaux,
commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins et
aviateurs encore
sous les armes, unissez-vous dans l'action."
Ce
qui distingue
essentiellement la littérature communiste de Bordeaux de
celle diffusée à
Paris, c'est un appel explicite à la lutte contre l'occupant
fasciste. En
Bretagne, Auguste
Havez sera
encore plus percutant, le 22 juin "…Il n'y aura
pas de répit avant
d'avoir bouté les bottes hitlériennes hors de
notre pays…"
Du
côté de la
jeunesse, la vie clandestine se met également en place. Les
jeunesses
communistes sont moins directement touchées par les
consignes du Komintern, qui
se soucie principalement de l'organisation du Parti. Cependant, leur
appareil,
moins organisé, a bien du mal à
résister au passage à la clandestiné.
Les
premiers mois de l'occupation sont marqués par des actions
principalement
individuelles et locales, surtout chez les
étudiants : distributions de
tracts dans le Quartier
latin et
organisation d'une presse (notamment La relève
et L'université libre).
C'est avec l'arrestation du professeur Paul
Langevin, le 30 octobre 1940, que le
mouvement jeune et étudiant commencera à se
mettre en place : des
étudiants communistes et gaullistes, parmi lesquels François
Lescure,
secrétaire national de l'UEC
clandestine, Danielle
Casanova,
secrétaire générale de l'UJFF ou
encore Francis Cohen, organisent une
manifestation devant le Collège de France, où
Langevin enseignait, le 8
novembre : les quelques dizaines de manifestants sont vite
éparpillés.
Mais ce premier rassemblement crée la rumeur dans le
quartier latin ;
grâce à des distributions de tracts clandestines
et au bouche à oreille, la
première manifestation publique contre l'occupant se
déroule le 11 novembre
1940, sur les Champs-Élysées :
elle regroupe un ou deux milliers de jeunes et étudiants. En
représailles, des
centaines d'arrestations sont faites parmi les étudiants, y
compris François
Lescure,
et la
Sorbonne
sera fermée pendant plus d'un mois.
La
réorganisation du parti dans la clandestinité
Au
début du mois de
septembre, Tillon refusa de remettre à un envoyé
de Tréand la liste des
principaux dirigeants de la région et des planques
utilisées pour le matériel,
parce que c'était contraire aux règles de la
clandestinité. Dans les mois qui
suivent, ce sont des règles semblables qui s'imposent
à tous les échelons du
Parti.
L'incartade
de Tillon
ne fait pas obstacle à son avancement. Sur proposition de
Frachon il devient au
début de l'année 41 le troisième d'un
secrétariat dont le chef est Duclos.
Frachon
a écrit dans
l'Huma, en 1970, qu'il avait fait remonter Tillon de Bordeaux pour
s'occuper de
la lutte armée. Mais à la fin de 1940 ou
même au début de 1941, il n'est
nullement question de lutte armée contre l'occupant. Les
groupes d'OS qui ont
été créés ici et
là sont essentiellement un service d'ordre adapté
à la
clandestinité, donc armé, quand il y avait des
armes, destiné à protéger les
militants et à châtier les traîtres.
Tillon ne sera vraiment intégré à la
direction qu'au mois de mai 41.
Au
début 41, Félix
Cadras, que
Frachon avait laissé en zone Sud avec Victor
Michaut, est
rappelé à Paris, pour assumer les fonctions de
responsable à l'organisation, ce
qui libère Arthur
Dallidet
d'une partie de son travail. L'Huma clandestine parait assez
régulièrement,
mais jamais plus d'une fois par semaine, et de ce fait des
intellectuels comme
le philosophe Georges
Politzer
ou le journaliste prestigieux Gabriel
Péri sont largement
sous-employés.
Duclos suffit largement à remplir le recto verso
hebdomadaire. Les effectifs du
Parti à cette époque ne doivent pas
dépasser quelques milliers, qui vivent
chichement, mais touchent quand même leurs 2000 ou 2300
francs par mois. Grâce
à Jean
Jérome et à
Tréand, la plupart des caches
qui abritent les différents trésor du Parti sont
à nouveau sous contrôle.
A
Paris, les Brigades
Spéciales anticommunistes du gouvernement de Vichy se font
de plus en plus
menaçantes. En mai 41, à Paris, à la
suite de l'interpellation de son agent de
liaison, Jean
Catelas (l'un
des principaux responsables de l'organisation avec Dallidet et Cadras),
puis Gabriel
Péri et Mounette
Dutilleul
sont arrêtés. Deux mois plus tôt, c'est
en zone Sud que le Parti a été
décapité
avec la chute de Jean
Chaintron et Victor
Michaut. Le
premier juillet 41, le responsable de la région de Paris, André
Bréchet tombe
avec trente camarades.
Juin 41
- Août 44 L'engagement
dans la lutte armée et la convergence avec De Gaulle
Le
22 juin 1941, à
quatre heures du matin, les divisions blindées allemandes
déferlent sur l'URSS.
A partir du 22 juin, tout pousse les communistes à combattre
les Allemands,
avec la même logique qui poussait De Gaulle, le 18 juin 40,
à vouloir
poursuivre le combat aux côtés des
Alliés. Les communistes s'engagent tout
naturellement à lutter aux côtés de
leur allié à eux, l'URSS. Pour que les
choses soient claires, il faut, en guise de déclaration de
guerre, poser sur la
scène nationale l'acte le plus symbolique qui soit: tuer des
Allemands. Le 23
août, sur le quai du métro Barbès, Pierre
Georges, le futur Colonel Fabien,
décharge son 6.35 sur un officier de la Kriegsmarine,
l'aspirant Moser . Il est d'usage
de prendre cet événement comme point de
départ de la lutte armée menée par le
parti communiste contre les Allemands. En fait il y avait
déjà eu un attentat
perpétré par trois copains de Fabien, Maurice
Le Berre,
Manuel et Bourdarias mais il passa inaperçu, car l'officier
allemand abattu par
Le Berre venait de quitter une prostituée, et les Allemands
ne tenaient pas à
monter en épingle cette affaire.
La
vague d'attentats
se prolongea jusqu'au mois de novembre et déclencha un
processus de
représailles consistant en l'exécution d'otages
juifs ou communistes.
L'escalade des représailles prit un caractère
massif, le 22 octobre, avec la
mise à mort de vingt-deux internés du camp de
Chateaubriant, parmi lesquels le
syndicaliste Jean-Pierre
Timbaud
et le jeune Guy
Môquet, 17 ans,
fils d'un député communiste. Ce
n'était pas la première fois que les Allemands
fusillaient dans la France
occupée, mais jusqu'alors les victimes avaient
été reconnus coupables au regard
de la loi allemande, alors que certains internés de
Chateaubriant n'étaient
coupables que d'avoir été communistes pendant la
drôle de guerre ou dans la
période qui suivit l'armistice.
Les
premiers commandos
de choc des communistes sont constitués à partir
des jeunesses communistes (JC)
sous le nom de "Bataillon de la Jeunesse".
Lentement, à partir de fin
41, mais surtout début 42, les FTPF
(Francs Tireurs Partisans Français) furent mis sur pied
comme un mouvement de
résistance armée structurellement
indépendant du Parti. Sur toute l'année 42
s'étalèrent la longue histoire de l'approche des
communistes et des
représentants de de Gaulle. Il n'est sans doute pas
indifférent que l'URSS ait
dégagé la voie en engageants avec De Gaulle des
pourparlers qui devaient
aboutir en Septembre 42 à la reconnaissance du
Comité National français comme
représentant légitime de la France. Un
Juif galicien Michel Feintuch, alias Jean
Jérome, à l'accent
à couper au couteau,
joua un rôle de première importance pour que des
français rencontrent d'autres
Français: Jean Jérome apprit que
François Faure, fils de l'historien d'art Elie
Faure avait partie liée avec la
Résistance gaulliste. Il le rencontra
en Avril 42 et lui
demanda de faire savoir au Général que la
direction du PCF était désireuse de
débattre de sa forme de collaboration à
l'organisation de la France Libre.
Finalement, les deux négociateurs, qui se
rencontrèrent à plusieurs reprises
furent Gilbert
Renault,
alias Rémy pour la France Libre
et, pour le PCF, Georges
Beaufils, adjoint, en quelque sorte, de
Jean Jérôme. Ces contacts aboutissent d'abord
à quelques échanges entre le
BCRA, service de renseignements de la France Libre
et les FTP: Armes contre
renseignements. A partir du mois d'Août, les contacts
deviennent plus
politiques: Beaufils rencontre Pierre
Brossolette,
qui, cette fois-ci représente De Gaulle et qui insiste
vivement pour que le
Parti soit représenté à Londres. C'est
Fernand
Grenier, ancien député de
Saint-Denis et
évadé du camp de Châteaubriand un an
plus tôt qui est désigné par Duclos
pour
aller représenter le Parti à Londres
auprès de De Gaulle. C'est en compagnie de
Rémy que Fernand Grenier embarque à Saint-Aven
sur un bateau de pêche au début
du mois de Janvier 43.
Lorsque
les Américains
débarquent en Afrique du Nord, en Novembre 42, 500 militants
communistes sont
internés en Algérie. Parmi eux, vingt-sept
anciens députés, transférés
en 1941
de la maison d'arrêt du Puy à Maison
Carrée en 1941.
Ils sont libérés par le Général
Giraud
plus de 2 mois après le débarquement
américain, et certains d'entre eux feront
partie de l'assemblée consultative que de Gaulle
réunira pour la première fois
en Novembre 43. Entre temps, les communistes auront joué un
savant jeu de
bascule entre Giraud et De Gaulle, car
si Staline
a soutenu inconditionnellement De Gaulle
alors que Roosevelt
tentait de pousser Giraud en avant, les communistes français
se garderont bien
de donner trop de pouvoir à celui dont ils savent bien qu'il
deviendra tôt ou
tard un adversaire politique, et qui entend bien en 43 rester le patron
de la France
Combattante. Après de longues
négociations, en Avril 44 André
Billoux,
ancien membre du bureau politique et Fernand Grenier seront
commissaires au CFLN
puis ministres lorsque le CFLN deviendra le gouvernement provisoire.
Entre
temps, en octobre 43 De Gaulle laisse venir André
Marty de Moscou, mais refuse l'entrée
de
Thorez considéré comme déserteur.
Quand
Jean
Moulin est parachuté en France le 1er janvier
1942, il a pour mission d'unifier la
Résistance intérieure
sous l'autorité de De Gaulle. Pendant plus d'un an, son
action concerne presque
uniquement les mouvements non communistes, mais il est suffisamment
politique
pour savoir qu'il ne peut aborder les communistes qu'en position de
force. Il
concentre son action tout au long de l'année 42 sur l'union
des 3 principaux
mouvements de résistance de la zone Sud: Combat,
Libération et Franc-Tireur.
De
leur côté, les
communistes ne restent pas inactifs. À partir de Novembre
42, ils réactivent le
Front national
créé au printemps 41. Pierre
Villon, de
son vrai nom Roger Ginsburger, un architecte alsacien qui avait eu des
responsabilités au Komintern en fut le principal dirigeant,
mais dans la zone
Sud, Georges
Marrane et
Madeleine
Braun
ont couvert beaucoup de terrain pour rallier autour du Front national
des
populations ciblées dans les groupes de population qui
n'étaient pas
précisément réputées pour
faire partie de la clientèle naturelle du
Parti : Médecins, musiciens,
ecclésiastiques. Dans un contexte de
clandestinité, il n'est pas très difficile pour
le Parti de garder le plein
contrôle du Front national, mais le recrutement
dépasse largement le cadre des
sympathisants du Parti. Les FTP, mouvement de résistance
armée créé par les
communistes est ensuite présenté comme
l'émanation du Front national. À la
même
époque, sous l'impulsion de Jean Moulin, les 3 mouvements de
la zone Sud
fusionnent pour former les MUR (Mouvements
unis de la Résistance) alors que les
organisations militaires de ces
mouvements formaient l'AS (Armée
Secrète).
Pendant quelques mois, il est possible de défendre la
position selon laquelle
le Front national avait autant de légitimité que
les MUR à fédérer la
Résistance intérieure.
Finalement, le Front national, ainsi que le PCF et la CGT
participent à la fondation
du CNR
le 27 Mai 43, mais les FTP restent indépendants de
l'Armée Secrète jusqu'au 29
décembre 1943, date de la création des FFI. En
fait, les FTP conserveront leur
propre structure jusqu'à la
Libération.
À
partir du moment où
les communistes se sont intégrés aux
différentes instances de la
Résistance intérieure,
ils ont essayé, bien sûr, de tirer la couverture
à eux. Leur cohésion profonde,
les années d'expérience de la
clandestinité leur donne un avantage certain sur
toutes les autres composantes de la
Résistance. Cependant,
il ne faut jamais perdre de vue que quelque soit les orientations
prises par le
Parti, qu'elles soient décidées à
Moscou ou dans le Hurepoix où résidaient les
membres du secrétariat, la
Résistance communiste, tout comme la
Résistance non
communiste n'ont pu existé que parce que des
Français s'y sont ralliés sous
forme relativement massive à partir de 1943. Que l'on
considère les fusillés,
les déportés, les titulaires de cartes de
combattants de la Résistance,
force est
de constater que la part des communistes est importante.
Juin 41
- Août 44 La direction du Parti dans la
clandestinité
Le
couple Frachon-Duclos
Il
faut insister sur
le fait que le Parti est dirigé pendant la guerre par deux
hommes: Jacques
Duclos et Benoît
Frachon. Charles
Tillon à partir de Mai 41 et Auguste
Lecoeur à partir de Mai 42,
participent
également aux réunions à peu
près mensuelles du secrétariat. En Août
40, Duclos
a été désigné par Moscou
comme le numéro un, mais l'autorité naturelle de
Frachon est telle qu'on peut se demander s'il n'a pas
été l'authentique
inspirateur de toutes les orientations de l'équipe
dirigeante. Ceci n'exclut
pas la discipline vis-à-vis de l'Internationale
Communiste ou de l'URSS.
Paris
et sa proche
couronne étant devenue trop surveillée par la
police, à partir de fin 41, les
trois membres du secrétariat s'installèrent en
Seine-et-Oise, dans cette partie
de l'actuelle Essonne que l'on appelle le Hurepoix :
Tillon, d'abord, à Palaiseau puis
à Limours,
Duclos, à Villebon-sur-Yvette
et Frachon à Forges-les-Bains
Le
couple
Duclos-Frachon faisait déjà partie, avec Maurice
Thorez et Eugen
Fried du noyau dirigeant depuis le
début
des années 30. Duclos est le chef, nommément
désigné par le secrétariat de
l'Internationale Communiste le 5 Août 1940. Benoît
Frachon a probablement
dominé intellectuellement le couple tout au long des
années d'occupation. Quant
à Fried et Thorez, ils sont, de fait, mis sur la touche:
Fried, muté à
Bruxelles au début des hostilités pour jouer un
rôle de coordinateur sur toute
l'Europe de l'Ouest, ne servira, en fait que de boite aux lettres entre
Moscou
et Paris. Il est tué le 17 Août 1943 au cours
d'une perquisition de la Gestapo. Thorez,
sans doute influent auprès de Dimitrov pour envoyer des
directives au Parti
Français verra son rôle pratiquement
anéanti lorsque devant l'avance de la Wehrmacht
sur Moscou, en
automne 41, il dut se réfugier au fin fond du Caucase.
Tillon,
Lecoeur et les autres
Il
n'est pas possible
ici de citer tous les hommes qui gravitèrent autour de la
direction. Il en est
cependant qu'on ne peut pas ignorer: Charles
Tillon, coopté dés fin 40
pour étoffer
le secrétatriat, et qui, après quelques mois
d'attente sera chargé de mettre
sur pied la lutte armée. Il sera le dirigeant des FTPF. Auguste
Lecoeur qui deviendra à partir du
printemps 42 le quatrième mousquetaire de la direction,
assistera aux réunions
mensuelles du secrétariat, et s'imposa comme le grand chef
d'orchestre de tout
l'appareil du Parti. Arthur
Dallidet,
"responsable des cadres" jusqu'à son arrestation, en
Février 42, qui
construisit sur le terrain le Parti clandestin. Pierre
Villon, d'abord chargé de superviser
le Front national,
puis de représenter celui-ci au sein du CNR et qui s'imposa,
après la
disparition de Jean
Moulin, comme
l'homme fort du bureau permanent du CNR et de son émanation
militaire, le
COMAC. Jean
Jérome, enfin,
toujours proche de Duclos jusqu'à son arrestation en Avril
43, qui fut non
seulement le grand argentier du Parti, mais qui s'impliqua aussi bien
dans la
création du Front national que dans les premiers contacts
avec la
France Libre. En
zone Sud, Georges
Marrane et
Raymond
Guyot à partir de Janvier 42 ont
joué un
rôle de première importance.
Cinq
ans de
fonctionnement dans la clandestinité, sans aucune perte en
ce qui concerne le
premier cercle du secrétariat, en maintenant du
début à la fin une
communication à la fois avec Moscou et avec les
différentes instances
régionales et catégorielles du Parti,
voilà qui représente un cas unique dans
l'histoire de la Résistance.
Un
appareil clandestin centralisé et morcelé
Il
convient cependant
de se poser le question sur le pouvoir effectif exercé par
cette direction. La
réponse est nuancée : d'un
côté, le Parti reste centralisé, les
militants
acceptent la discipline encore plus facilement dans la
tempête. D'un autre
côté, la clandestinité pousse vers un
cloisonnement qui induit naturellement
des tendances locales autonomistes. Par exemple, Duclos ne connait pas
grand-chose de la vie des FTP, mais Tillon ne connait pas grand-chose
de la vie
des FTP en zone Sud qui sont rattachés directement
à Duclos. Mais la direction
des FTP en zone Sud ne sait pratiquement rien de ce qui passe dans le
plus
grand maquis sous contrôle communiste, celui du Limousin
dirigé par Georges
Guingouin. Les FTP étrangers, de la MOI
(Main-d'œuvre internationale) dépendent
également directement de Duclos.
La
diffusion de la
Presse reste très
centralisée, malgré la multiplication de
bulletins spécialisés. Une fois par
trimestre, les cadres du Parti reçoivent "La vie du Parti",
une
trentaine de pages dans lesquelles il est très facile pour
les cadres locaux de
puiser de la matière pour en faire plusieurs tracts locaux.
L'Humanité
Clandestine est tirée, dans l'imprimerie de Gometz-la-Ville
à un nombre restreint
d'exemplaires pour y être diffusée sur les
régions, où ils seront reproduits en
grand nombre avec les moyens spécifiques des
régions. La plupart des groupes
FTP ne reçoivent du Centre guère plus que leur
organe de presse, France
D'abord, et des fascicules techniques, portant par exemple sur les
différents
types d'armes utilisées par les armées allemande
et française. Il est hors de
question qu'un maquis installé dans le Jura ou le Massif
Central puisse être
piloté directement par la
Commission Militaire Nationale (CMN) qui se
réunit régulièrement près
de Palaiseau.
À
partir de juin 41 où
il ne fut plus possible de communiquer à travers les
ambassades soviétiques de
l'Europe allemande, Duclos fut en contact radio à peu
près permanent avec les
soviétiques. Dans un premier temps (mais jusqu'à
quand Juin 41? Mai 43?),
toutes les messages transitaient par Bruxelles, c'est-à-dire
par Fried,
c'étaient des camarades cheminots qui assuraient le
transport. Par la suite,
les liaisons radios ne furent jamais directes avec Moscou, mais
transitaient
par l'ambassade soviétique de Londres. Les
opérateurs radio étaient souvent des
anciens de France Navigation, cette flotte créée
par l'IC et le PCF au moment
de la guerre d'Espagne. Il arriva qu'ils communiquèrent
entre eux, mais d'une
façon générale, les radios
étaient strictement réservées aux
liaisons avec les
Soviétiques ou les Britanniques. Les liaisons
intérieures se faisaient d'homme
à homme par le train, ce qui implique des délais
d'au moins une semaine entre
une question et une réponse, avec de très
fréquentes pertes de contacts avec
tel ou tel, qui pouvait durer plusieurs semaines. A partir de la chute
de Trepper
(Voir Orchestre
rouge), début 43, le même
réseau de
radios, celui du PCF, fut partagé par le Parti et par les
services soviétiques.
Et
Thorez ?
Pas
possible de ne pas
parler de la dissolution de l'Internationale
communiste (IC ou Komintern), en Mai 43,
décidée par Staline pour
rassurer ses alliés britannique et américain. Les
répercussions pratiques
furent insignifiantes, mais la nouvelle provoqua un certain choc sur
tous les
militants et dirigeants: Le PCF s'appelait officiellement la SFIC,
Section Française de
l'Internationale Communiste, et c'était une source de
fierté, pour les
communistes d'être affiliés à une
internationale. Lorsque le Parti se
construisit une histoire de cette période, l'occasion fut
saisie d'utiliser
cette dissolution pour refaire la biographie de Maurice
Thorez qui était à Moscou
depuis la fin
39: Selon la version officielle, Thorez aurait quitté le
territoire national à
ce moment là pour aller à la réunion
de dissolution de l'Internationale.
Juin 41
- Août 44: Grèves, Maquis, Guérilla
Urbaine
La
grève du bassin minier
La
grève des
Houillères du Nord, en Mai-Juin 1941 est le plus grand
mouvement revendicatif
des années d'occupation. Elle est animée par les
communistes au premier rang
desquels se trouvait Auguste
Lecoeur.
La quasi-totalité des effecifs du bassin minier, environ
100000 mineurs se
mettent en grève sur la base de revendications classiques
d'augmentation des
salaires et d'amélioration des conditions de travail. Les
Allemands eux-mêmes
doivent organiser la répression pour faire cesser la
grève. Des dizaines de
supposés meneurs sont déportés.
Guingouin
et le maquis du
Limousin
Le
maquis de la Haute-Vienne,
dirigé
par Georges
Guingouin
est le plus bel exemple du développement du Parti dans
certaines provinces
françaises. Instituteur de 27 ans en 1940, Guingouin
sitôt démobilisé
réorganise son ancien "rayon communiste" et devient
responsable de la Haute-Vienne dans le
parti clandestin. Il prend le maquis vers le début de
l'année 41 à une époque
où cette pratique n'est pas courante, ni chez les
communistes, ni chez aucune
mouvance de la Résistance
balbutiante. Guingouin est surnommé le "préfet du
maquis", car il
parvient à contrôler partiellement certaines zones
de son secteur. En 1944, la Haute-Vienne sera le
département qui comptera le plus grand nombre de
résistants armés, soit environ
8000 hommes. Peu discipliné vis-à-vis de la
direction communiste en zone Sud
représentée par Léon
Mauvais,
Guingouin reçut la capitulation sans conditions des forces
allemandes occupant
Limoges le 21 Août 44. Promu au grade de Lieutenant-colonel
FFI, Guingouin fut
grièvement blessé dans un accident de voiture en
Novembre 44. Par delà le cas
particulier du maquis du Limousin, n'oublions jamais que le direction
du Parti
était au Nord, mais que le Parti s'est surtout
développé au Sud.
Les
étrangers ont joué
un rôle primordial dans l'histoire du Parti pendant la
guerre. De nombreux
étrangers immigrés en France avant la guerre pour
des raisons politiques ou
économiques, étaient communistes, ce qui ne
posait guère de problème pour un
parti internationaliste où la section française
n'était qu'une parmi d'autres
dépendant de l'IC (Internationale communiste ou Komintern).
Les différentes
sections des MOI (Main d'Œuvre Immigrée)
étaient regroupés par nationalités et
ne dépendaient pas directement du parti français.
Il y avait des étrangers qui
avaient des responsabilités auprès du PCF, comme Eugen
Fried, qui était son tuteur, mais
aussi
Allard-Cerreti, un italien, ou Jean
Jérome, juif polonais
immigré en que l'on
considère comme le grand argentier du Parti entre 1939 et la
fin des années 60.
Des Français, comme Jacques
Duclos ou André
Marty eurent également des
responsabilités
dans l'Internationale et furent amenés à encadrer
des partis frères. Parce
qu'ils n'attendaient aucune clémence de la part des
Allemands, parce que le
régime de Vichy ne leur laissait guère de choix
en dehors de la clandestinité
ou de l'internement, les différents groupes MOI furent
particulièrement
déterminés dans la lutte contre l'occupant. Parce
qu'ils dépendaient
directement du Komintern, par l'intermédiaire de Duclos, on
a souvent pensé que
c'étaient eux que l'on envoyait en première ligne
lorsque venait l'ordre de
Moscou d'intensifier le combat, alors que les groupes
français étaient beaucoup
plus insérés dans une dynamique nationale. A
Paris, Joseph
Epstein, alias colonel Gilles est un
responsable des FTP
MOI. On lui confie également la
responsabilité des combattants FTP de l'ensemble de la
région Parisienne où la
formation de véritables commandos de quinze combattants
permet de réaliser un
certain nombre d'actions spectaculaires, qui n'auraient pas
été possibles avec
les groupes de trois qui étaient la règle dans
l'organisation clandestine
depuis 1940. De Juillet à Octobre 43, il y a ainsi
à Paris une série d'attaques
directes contre des soldats ou des officiers Allemands. Ces commandos
sont de
plus en plus constitués d'étrangers de la MOI. Le
groupe de Missak
Manouchian est le plus
célèbre. Des
maquis MOI ont également joué un rôle
de première importance dans la zone Sud,
par exemple pour la libération des villes de Lyon et de
Toulouse.
Fabien
et la
Libération
de Paris
Terminons
par la
libération de Paris et la figure de Fabien :
Le 24 août 1944 dans Paris encore
occupé, mais insurgé, alors que le chant
d'allégresse de toutes les cloches de
la ville couvre pour un moment les claquements sourds de la mitraille,
Fabien,
le même qui abattait trois ans plus tôt un officier
Allemand à la station de
métro Barbès, dirige maintenant l'attaque du
Palais du Luxembourg qui abrite
l'état-major de la Luftwaffe,
protégé par d'énormes blockhaus. Trois
ans où il aura tout connu de l'univers
des FTP: la guérilla urbaine dans Paris, les maquis dans le
Doubs, les
déraillements de trains dans le Pas-de-Calais;
blessé d'une balle rentrée dans
la tête par le côté droit et ressortie
par le côté gauche, arrêté,
torturé,
prisonnier, évadé. Son père et son
beau-père ont été fusillés,
mais Fabien est
toujours vivant. Il a pris du galon. Le colonel Fabien a 25 ans. Le
Palais du
Luxembourg est trop bien défendu pour les assaillants, qui
ne disposent que
d'armes légères. La nouvelle parvient
à Fabien que trois chars de Leclerc sont
arrivés en éclaireurs à Notre-Dame.
Renseigné sur le moyen de joindre Leclerc,
il envoie un émissaire à Thiais, et Leclerc met
sept chars à la disposition de
son camarade FFI. L'armée a ceci de commun avec le Parti
qu'on y a des
camarades. Le lendemain, Fabien prend le Palais du Luxembourg avec les
compagnies FTP du 5e, 6e, 13e et 15e arrondissements et les sept chars
de
Leclerc. Au même moment, un autre ancien des brigades, Tanguy,
dit Rol, chef des FFI de
l'Ile-de-France, reçoit avec Leclerc la reddition du
général Von
Choltitz .
Paris
n'aura pas connu
le sort de Varsovie, rasé et écrasé
avant d'être libéré. Trois mille FFI
mourront quand même au cours de l'insurrection de la
capitale. Savourons encore
un peu avec les FTP de Fabien, devenus FFI, les cloches qui
résonnent,
l'attente de la nuit, l'arrivée des sept chars en fin de
matinée. La jonction
entre les soldats de l'ombre et ceux du désert est une des
plus belles pages de
l'Histoire de France. De Gaulle ne s'y est pas trompé, qui,
en 1950, écrivait
dans ses mémoires:
"
...La
tragédie où se jouait le sort de la patrie
offrait à ces Français,
écartés de
la nation par l'injustice qui les soulevait et l'erreur qui les
dévoyait,
l'occasion historique de rentrer dans l'unité nationale,
fût-ce seulement pour
le temps du combat... "Vive la France" auront donc
cette fois encore crié, au moment de
mourir, tous ceux qui, n'importe comment, n'importe où,
auront donné leur vie
pour elle ... Le communisme passera, mais la France
ne passera pas. Je suis sûr que, dans son
destin, comptera finalement pour beaucoup le fait qu'en
dépit de tout elle
n'aura été lors de sa libération,
instant fugitif, mais décisif de son
histoire, qu'un seul peuple rassemblé."
(Mémoires de Guerre, Tome 1, L'Appel,
p.287)
Pour
terminer sa
soirée, Fabien se rend au 44 de la rue Le Pelletier, ancien
siège du Parti,
reconquis les jours précédents par Camphin et
Ballanger, et où convergent tous
les responsables du Parti, leurs barbes de clandestins
fraîchement rasées,
Jacques, Benoît, Charles et les autres.
1944-64
De la
Libération
à la mort de Thorez
1944-47
Les communistes à la
Libération
Le PCF
à son apogée
Le
Parti sort de la
guerre plus fort qu'il n'a jamais été, il a le
vent en poupe, il grimpe encore.
La courbe des adhésions s'envole vers des sommets jamais
atteints, 370000
adhérents en Décembre 44, 800000 à la
fin de 46. Au plan électoral, second
derrière le MRP
aux élections de juin 46, il prend la première
place en novembre de la même
année, avec 28,6% des suffrages, à comparer
à 15,3% obtenus aux législatives de
36. De Gaulle a démissionné en janvier 46. Les
communistes participeront aux
différents gouvernements jusqu'en mai 47, en obtenant une
participation plus
substantielle que leurs deux malheureux fauteuils du gouvernement
provisoire. Tillon
aura été ministre, sans interruption, de
septembre 44 à mai 47, d'abord ministre de l'Air, puis de
l'Armement, enfin de
la Reconstruction. Thorez,
d'abord
ministre de la fonction publique, terminera sa carrière
gouvernementale comme
vice-président du Conseil après avoir
raté de peu l'investiture pour la
première place.
En
fait, si l'on y
regarde de près, il n'y a pas seulement un
progrès quantitatif, mais une
mutation profonde du Parti. Essentiellement ouvrier avant-guerre, il
sort de la
période d'occupation avec une implantation nationale. La
nouvelle place qu'il
prend dans le paysage politique français ne variera plus
guère dans les 40 ans
qui ont suivi la Libération.
Les
mutations du Parti
On
réalise les
mutations sociologiques opérées par le Parti en
considérant les cartes
d'implantation des adhérents et de résultats aux
élections en 1938, 1947 et
1981. En 1938, les zones de forte implantation correspondent, en gros
aux
fortes implantations ouvrières, alors qu'en 1947, on voit
une implantation dans
certaines zones rurales. Les zones d'influence du PCF après
la guerre dessinent,
en creux, la carte de pratiques religieuse (établies par le chanoine
Boulard,
dans les années d'après guerre) dont on sait
qu'elle sont révélatrices du plus
grand invariant politique du paysage politique Français. Les
zones d'influence
du PCF sont restées plus stables entre 1945 et 1981 qu'elles
ne le furent entre
1938 et 1945.
Les
zones rurales dans
lequel le PCF obtient son meilleur score sont celles qu'Emmanuel Todd (La
Troisième Panète,
Le Seuil, 1982) associera à la famille communautaire,
c'est-à-dire un système
anthropologique familial dans lesquelles relations entre parents et
enfants
sont de type autoritaire et les relations entre frères de
type autoritaire. Ce
sont aussi les zones dans lesquelles le nombre de pratiquants
catholiques est
le plus faible. Autrement dit, le PCF s'est coulé dans le
paysage politique
traditionnel. L'implantation dans le milieu ouvrier est encore
importante, mais
ce n'est plus la dominante.
Comparaisons
historiques
Le
tableau de
coefficients de corrélations ci-dessous a
été établi à partir dans
l'espace des
départements français. Il est important de noter
que lorsqu'on fait les mêmes
calculs dans l'espace des communes d'un même
département, on obtient des
résultats beaucoup plus sociaux, beaucoup moins historiques.
Ce tableau, donc,
fait ressortir que le PCF de 1947 est plus proche de celui de 1981 que
de celui
de 1938. Il fait ressortir également la forte
proximité qui existe entre le
vote communiste et la déchristianisation.
Adh 38
(%)
Adh 47
(%)
Vote PCF
45 (%)
Marchais
81 (%)
Prat.
relig.
Adh 38
(%)
1.00
0.39
0.59
0.48
-0.36
Adh 47
(%)
0.39
1.00
0.74
0.72
-0.53
PCF 45
(%)
0.59
0.74
1.00
0.75
-0.58
March.
81 (%)
0.48
0.72
0.75
1.00
-0.57
Prat.
relig.
-0.36
-0.53
-0.58
-0.57
1.00
Un Parti
de
fonctionnaires
En
1947, le PCF est
d'abord le parti du secteur public. Il va le devenir de plus en plus.
Et
pourtant, c'est cette même année que le PCF
établit pour une longue durée son
hégémonie sur le principal syndicat ouvrier, la CGT. En
fait, c'est tout
le monde communiste qui bascule lentement et durablement vers le
secteur
public. Philippe Buton fait remarquer que chez Renault, le Parti qui
comptait
en 1937, 7675 communistes encartés sur un total de 33000
ouvriers, n'en compte
plus que 1750, en 1946 sur un total de 21000 ouvriers. Avec Yalta,
c'est plus
que jamais le socialisme dans un seul pays, étendu, il est
vrai à un petit
empire, et ce qui semble être son corollaire, en France, le
socialisme dans un
seul secteur.
Anticapitaliste
par
définition, le PCF se trouve en résonance de
façon tout à fait exceptionnelle
avec son époque. Les communistes n'ont pas eu besoin de
noyauter le CNR pour
lui faire préparer un programme de nationalisations, parce
que, dans le club
anticapitaliste, on peut dire qu'il y avait du monde, et du beau monde,
à
commencer par Pétain et toutes les forces qu'il
représentait. Il n'est qu'à
reprendre Paxton à ce sujet: (La France
de Vichy, 1972, p.207)
"Dans
son
grand discours du 12 octobre 1940 sur la politique sociale, le Maréchal
Pétain dénonce le
capitalisme importé
de l'étranger, qui s'est dégradé pour
devenir un "asservissement aux
puissances d'argent", et il promet un "régime social
hiérarchisé" qui "garantira la dignité
du travailleur jusque dans sa
vieillesse" (discours écrit par Gaston
Bergery)... la Loi
du 18 septembre 1940 avait
accru la responsabilité du président d'une
société en cas de faillite et
interdisait de cumuler plus de 2 postes de direction.
La
nomination de Maurice
Thorez comme ministre de la fonction
publique est tout à fait emblématique. Fin 44,
à son retour de Moscou, il avait
remis les ouvriers au travail pour reconstruire la France. Ce
sont les fonctionnaires
qui font grève au printemps 46 et se voient accorder en
octobre le statut de la
fonction publique élaboré par Thorez, et qui leur
accorde, officiellement,
cette fois-ci, le droit de grève qu'il avait paru tout
à fait naturel de leur
refuser jusque là, comme on le refusait aux militaires.
L'article 32 de ce
statut prévoit que la rémunération
minimum du fonctionnaire doit être égal
à au
moins 120% du minimum vital: Cette disposition ne sera jamais vraiment
appliquée, mais il est affirmé, symboliquement,
que le fonctionnaire doit être
un peu plus égal que les autres.
1944-1954
Le PCF jusqu'à la mort de Staline
Sans
doute, à la Libération,
l'idée
d'une prise de pouvoir a-t-elle traversé l'esprit de
nombreux communistes. La
situation leur est en partie favorable, là où les
anciens maquis rouges leur
donnent un poids considérable face à
l'autorité d'un gouvernement provisoire
très fraîchement mis en place.
L'expérience léniniste peut les inciter,
également, à profiter des aubaines de l'Histoire.
Mais il n'y a pas de guerre
civile entre communistes et gaullistes pour d'autres raisons tout aussi
valables : Staline ne donne pas au Parti français
de directives en ce
sens, et l'aspiration à la paix et à l'union de
tous les Résistants est partout
très forte, y compris chez les résistants
communistes. La dissolution par De
Gaulle, le 28 octobre 1944,
des « milices
patriotiques »
qui ont plus ou moins pris la place des FTP,
depuis la fusion officielle de ceux-ci dans les FFI
est finalement acceptée, De Gaulle autorise Thorez
à rentrer en France
(novembre 1944). Les communistes participent à tous les
gouvernements jusqu'en
mai 1947, Thorez
prêche la bonne parole au sein de
la classe ouvrière pour la bataille de la production. Il
sera, fin 45,
vice-président du conseil, dans le dernier gouvernement
présidé par De Gaulle.
Début
47, plusieurs
facteurs contribuent à la rupture : le
début de la guerre
d'Indochine
pour laquelle les députés communistes refusent de
voter les crédits, la
situation sociale qui se dégrade rapidement, avec le
déclenchement d'une grève
à Renault, le 25 avril, et aussi, sur le plan international,
la plongée
inexorable dans la guerre
froide.
Finalement, les députés refusent de voter la
confiance au gouvernement, et le
président du conseil Ramadier
révoque les
ministres communistes le 5 mai 1947.
Quelques
mois plus
tard, en septembre 1947, à la conférence de Sklarska-Poreba,
en
Pologne, qui réunit 9 PC européens, les
délégués français Duclos
et Fajon
doivent faire
l'autocritique du PCF devant le représentant
soviétique Jdanov
pour avoir participé trop longtemps à la
démocratie parlementaire bourgeoise en oubliant leur
spécificité communiste.
Les
communistes ne
participent plus à aucun des gouvernements de la IVe
et se replient, au plan
national, sur leurs bastions que représentent la CGT,
dont les communistes ont pris le contrôle en 1947, et les
municipalités de
communes ouvrières, et au plan international, sur le
mouvement communiste
stalinien. Cet isolement ne l'empêche pas d'attirer
l'adhésion ou la sympathie
d'un grand nombre d'intellectuels parmi lesquels on retient
généralement les
noms de Picasso,
Aragon
et Éluard.
À
la direction du
Parti, on retrouve Thorez, Duclos et Frachon, encore que ce dernier se
consacre
au travail syndical au sein de la CGT, dont il est
secrétaire national depuis 1947. Thorez
restera le dirigeant incontesté du Parti
jusqu'à sa mort, en 1964, mais en 1950, il est
frappé d'hémiplégie et effectue
de nombreux et longs séjours à Moscou pour se
faire soigner. À nouveau, c'est
Jacques Duclos qui en son absence prend les rênes du Parti. Jeannette
Vermeersch,
femme de Thorez occupe un rôle de plus en plus important,
mais à la fin des
annnées 40, et surtout au début des
années 50, l'étoile
montante du
Parti est Auguste
Lecoeur
qui sera un moment considéré comme le dauphin de
Thorez. Lecoeur sera
brutalement évincé de la direction et exclu du
Parti en 1954. Deux ans avant,
deux autres dirigeants célèbres, Marty
et Tillon
avaient été également brutalement
écartés
du bureau politique. En l'absence de Thorez, c'est Duclos qui
exécute
l'opération, avec le concours de Léon
Mauvais qui
préparait un dossier depuis plusieurs mois.
Durant
toute la
période de la guerre froide, le PCF reste
inconditionnellement inféodé à
l'URSS. Le culte de Staline est
célébré sans restriction dans
l'ensemble de la
presse communiste. La lutte contre l'impérialisme
américain est hissée aux
toutes premières places des priorités du Parti,
et souvent proclamée plus
bruyamment que l'opposition à la guerre
d'Indochine
ou le réarmement allemand (CED). Ainsi, la
manifestation
contre Ridgway en 1952, qui sera l'une des plus
dures de
l'après-guerre, illustre la conviction chez de nombreux
communistes de
l'imminence d'une guerre voulue par les États-Unis.
1955-1964 l'avènement
de
Khrouchtchev et la fin du règne de Thorez
La
mort de Staline,
le 3 mars 1953, entraîne un lent dégel.
Ses successeurs, parmi lesquels se détachera Khrouchtchev,
ne vont pas tarder à remettre en
cause non seulement le culte de la personnalité dont Staline
avait été l'objet,
mais aussi ce qu'il est convenu d'appeler les crimes de Staline,
c'est-à-dire
le système concentrationnaire connu plus tard sous le nom de
goulag.
Contrairement au Parti communiste
italien, les dirigeants du PCF refusent pendant
longtemps, jusqu'en
1958 au moins, de révéler aux cadres du parti ce
que leur ont appris les
nouveaux dirigeants soviétiques sur le goulag et de remettre
en cause l'image
de Staline. On a pu dire que la remise en cause de l'image de Staline
aurait pu
entraîner celle de Thorez
dont le culte
avait toujours été
célébré en même temps que
celui de Staline.
En
1956, le PCF
apporta cependant tout son soutien à l'URSS lors de la
répression menée contre
l'insurrection anti-soviétique en Hongrie. De
nombreux
intellectuels français commencent à se
détacher du parti français, qu'ils en
soient adhérents, comme Edgar
Morin ou compagnons
de route
comme Jean-Paul
Sartre.
Le PCF reste cependant solidement implanté dans la classe
ouvrière et dans les
nouvelles couches qu'il a su conquérir à la
Libération.
En
1958, le retour au
pouvoir de De
Gaulle, plébiscité par de
nombreux français,
qui espèrent que l'ancien fondateur de la France Libre
saura
trouver une issue à la guerre
d'Algérie,
contribue à l'affaiblissement et à l'isolement du
PCF. Aux législatives de
novembre, les candidats du parti n'obtiennent que 19,2% des voix
(contre 25,9%
en 1956 et 28,2% en 1946).
Au
sein du Parti, avec
les étudiants
communistes, de nombreux militants et cadres
commencent à mettre en
cause la position d'isolement du parti. Laurent
Casanova, proche de Thorez dont il avait
été secrétaire avant la guerre, va
assez loin dans ce sens avec le soutien de
Khrouchtchev. Thorez résout le problème en
négociant avec Khrouchtchev son
soutien inconditionnel aux soviétiques dans le mouvement
communiste international. En mai 1961, au XVIe
Congrès du parti, Casanova est
évincé du Bureau Politique et du
Comité Central avec Marcel
Servin et
d'autres dirigeants.
À
ce même XVIe
congrès, Thorez fait
promouvoir au Bureau Politique et au secrétariat un certain Georges
Marchais.