Il
faut « moraliser », « réguler » le capitalisme, juger et condamner les
« responsables »… Derrière le discours, aux accents volontaristes et
indignés, prononcé par Nicolas Sarkozy à New York avant-hier, comme au
travers de nombre de commentaires sur le désastre produit par le
système financier, une intention se dégage clairement : délimiter, très
étroitement, le périmètre du débat qui s’engage sur les leçons à tirer
de la crise, les remèdes à appliquer. S’en prendre d’autant plus
vertement aux « dérives » de la finance que l’on veut éviter
d’incriminer la logique profonde à l’oeuvre dans ce capitalisme
financier… Or, le crash des banques, avec tous ses dégâts collatéraux
dont l’addition va être présentée aux peuples, est avant tout le
produit d’un choix implacable, réclamé par les grands groupes, les
actionnaires, et réalisé avec application par les gouvernements depuis
plusieurs décennies : donner la priorité au rendement financier sur la
satisfaction des besoins sociaux. Au dividende de quelques-uns plutôt
qu’à la feuille de paie ou à l’assurance-maladie de tous. Du coup,
c’est à un renversement total des priorités qu’il s’agit de travailler.
Se libérer de la dictature du capitalisme financier ? Vaste chantier,
et pourtant plus actuel que jamais. Plus que des seuls spécialistes de
l’économie et de la finance, l’affaire du plus grand nombre. Pour y
contribuer, l’Humanité présente ici dix propositions, puisées à des
sources diverses à gauche, à la portée de l’intervention populaire, en
France et dans le monde.
Yves Housson et Clotilde Mathieu
1. Une réforme du crédit pour affamer la bête financière
Au coeur de la crise actuelle se trouve le développement d’un
certain type de crédits (tels les subprimes), de techniques
(titrisation) et de produits financiers qui garantissaient aux banques
et aux fonds d’investissement des taux de profit introuvables ailleurs.
Les banques ont mobilisé leurs ressources au service de ces jeux
purement spéculatifs, au détriment de l’investissement productif et
social. Autant dire l’importance cruciale, pour combattre ce « cancer
financier », d’une réforme du crédit.
Avancée dès les années 1980-1990 par l’économiste Paul Boccara,
appuyée aujourd’hui largement au PCF, à la CGT ou à ATTAC, l’idée est
d’instaurer un « crédit sélectif », avec des taux d’intérêts
différenciés en fonction de la finalité du projet à financer : d’autant
plus bas que les projets seraient créateurs d’emplois, de productions
durables, et, à l’inverse, d’autant plus élevés s’il s’agit
d’opérations spéculatives. Cette proposition pourrait être déclinée à
tous les échelons : régional, national, européen, mondial. Mais elle ne
peut trouver toute sa portée qu’en lien avec un mouvement social pour
un nouveau type de croissance, que si, dans les banques et les
entreprises, les salariés peuvent peser sur les choix d’investissements.
2. Mise en place d’un pôle financier public
Devant le bilan accablant des banques et autres fonds
d’investissements privés, la proposition, portée par de nombreuses voix
dans la gauche sociale et politique, de créer un « pôle financier
public », investi de missions répondant effectivement à l’intérêt
général, prend plus de relief que jamais. Ce pôle, explique ainsi la
CGT, consisterait en la mise en réseau d’institutions de statut public,
comme la Banque de France, la Caisse des dépôts et consignations, les
Caisses d’épargne… Il interviendrait notamment dans les domaines du
soutien au développement des PME et du tissu économique local, du
financement du logement social, de la politique de la ville, des
infrastructures de transports, de la politique industrielle, de l’aide
à l’innovation… Le pôle serait placé sous un « contrôle public et
social », assuré par le Parlement, les élus locaux, les organisations
syndicales, des acteurs de la société civile.
3. Des fonds régionaux pour l’emploi et la formation
Face aux difficultés de financement rencontrées par les PME, le PCF
a défendu l’idée de créer des fonds régionaux pour l’emploi et la
formation (FREF). Objectif : utiliser autrement l’argent des
collectivités territoriales alloué au développement économique, afin
d’influer sur le comportement des banques et des entreprises. À l’image
de la région Rhône-Alpes, certains conseils régionaux se sont lancés
dans l’expérience. Ainsi Christiane Puthod, responsable du Fonds
rhônalpin, développe ces missions : « J’avais par exemple un patron
d’une entreprise de la chaussure - importante dans notre région - qui
me disait : "Ma boîte va bien, je n’ai pas besoin de l’argent de la
région. Par contre, si vous pouviez m’aider à obtenir un crédit
bancaire, c’est ça dont j’ai besoin." Lorsqu’une entreprise a un projet
d’investissement et d’emploi, la région se porte garante pour lui
permettre d’obtenir un prêt auprès des banques. Doté de 5 millions
d’euros, nous levons ainsi environ 50 millions d’euros par an de crédit
pour les PME - soit le tiers du total des aides régionales. C’est
économiquement et socialement plus juste et plus efficace. L’idéal
serait que progressivement le Fonds régional se substitue à toutes les
subventions régionales aux entreprises. »
4. Abrogation de la « liberté de circulation des capitaux »
Si les crises financières se répètent, c’est « parce que toutes les
entraves à la circulation des capitaux et à l’« innovation » financière
ont été abolies », constatent, dans un texte publié au printemps,
plusieurs dizaines d’économistes européens (lire notre édition du 16
mars). Mettre un terme à l’instabilité « suppose d’intervenir au coeur
du "jeu", c’est-à-dire d’en transformer radicalement les structures »,
notent-ils. « Or, au sein de l’Union européenne, toute transformation
se heurte à l’invraisemblable protection que les traités ont cru bon
d’accorder au capital financier. » D’où leur appel à « l’abrogation de
l’article 56 du traité de Lisbonne, qui, interdisant toute restriction
à ses mouvements, offre au capital financier les conditions de son
emprise écrasante sur la société ».
5. Changer les statuts et les missions de la BCE
Objectif unique de lutte contre l’inflation et indépendance de la
Banque centrale européenne, injection massive de liquidité pour sauver
les banques, la Banque centrale européenne doit être réformée. Pour une
politique monétaire favorable à la croissance réelle des entreprises et
qui favorise l’emploi, Francis Wurtz, président du groupe de la Gauche
unie européenne au Parlement de Strasbourg préconise « de revoir les
statuts qui octroient cette toute puissance et même lui fixent cette
mission ». La première priorité de la BCE devrait être la croissance de
l’emploi en quantité et en qualité. La recherche d’une stabilité des
prix serait conditionnée à cet objectif prioritaire. Selon l’eurodéputé
communiste, « la BCE utiliserait la puissance de la création monétaire
pour inciter au financement d’emplois stables, de bonnes formations et
une sécurité de revenu. Un tel objectif serait financé au moyen de
crédits bancaires aux entreprises dont les coûts seraient abaissés
grâce à des refinancements massifs de la BCE. Les taux d’intérêt
seraient d’autant plus bas que les entreprises programmeraient des
investissements productifs créateurs d’emplois et de véritable
formation pour chaque individu. »
6. Pour s’émanciper du dollar, une monnaie commune mondiale
Le dollar, monnaie d’échange imposée au monde depuis des décennies,
est utilisé par les États-Unis pour faire financer par les autres pays
leur gigantesque déficit et asseoir leur domination économique. Face
aux dégâts de la suprématie du billet vert, lée de créer une véritable
monnaie commune mondiale reprend du poil de la bête. Se substituant au
dollar pour l’ensemble des transactions commerciales et financières
internationales, elle pourrait être émise par un Fonds monétaire
international (FMI) profondément transformé, où les peuples auraient, à
égalité, voix au chapitre. Cette monnaie commune pourrait en
particulier être mise au service d’une coopération Nord-Sud, pour
développer des biens publics comme l’eau, l’énergie, etc., via des
crédits à long terme, à taux très bas.
7. Le « SLAM », une limite au profit des actionnaires
Si la crise met en lumière les ravages des marchés financiers dans
la sphère du crédit, elle ne fait pas oublier les conséquences de leur
domination sur les entreprises, où l’exigence de taux de rentabilité à
deux chiffres se solde par des décisions dramatiques, comme le montre
l’actualité quotidienne des fermetures de sites, des plans sociaux, des
« gels » des salaires, etc. C’est pour réduire cette emprise de la
finance actionnariale que Frédéric Lordon, économiste au CNRS, propose
d’instituer, « réglementairement et autoritairement », un seuil limite
au profit, « seul moyen de lui ôter toute incitation à pressurer les
entreprises, leurs salariés et leurs sous-traitants, en créant les
conditions qui rendent la surexploitation sans objet ». Au-delà de
cette limite serait appliqué un prélèvement fiscal intégral. Cette
« mesure contre la démesure de la finance » est baptisée par Frédéric
Lordon du nom de SLAM, pour Shareholder Limited Authorized Margin, ou
marge actionnariale limite autorisée.
8. Des droits nouveaux pour les salariés face aux actionnaires
Le développement des marchés financiers et la
recomposition du
pouvoir au sein de l’entreprise en faveur des financiers ont
privilégié
les intérêts des actionnaires au détriment des
salariés. Cette dérive
conduit à une déresponsabilisation des directions
d’entreprise et à
l’explosion des rémunérations patronales.
L’intervention des salariés
sur les choix de gestion des entreprises s’impose pour placer
l’économie dans un développement social et
sociétal. Dans un entretien
paru dans la revue Mouvements, Bernard Thibault, secrétaire
général de
la CGT, proposait « de dépasser la structure de
représentation où les
salariés sont informés, consultés, mais où
ils n’ont pas accès aux
lieux où se prennent les décisions stratégiques,
qu’il s’agisse de
conseils d’administration ou de conseils de surveillance.
Certains
voudraient réserver aux seuls salariés devenus
actionnaires le droit
éventuel d’être assis à la table. Nous
dénions au propriétaire faisant
fructifier son capital ce privilège exclusif, et nous estimons
que ceux
qui produisent les richesses par leur travail devraient avoir le droit,
à ce seul titre, d’être présents là
où s’élaborent les décisions. »
9. Un meilleur contrôle interne des banques
Les salariés de la CGT Banques-Assurances réunis en congrès cette
semaine ont avancé une proposition pour améliorer le contrôle interne
des banques. Outre l’amélioration des contrôles traditionnels, ils
souhaitent que les banques ou opérateurs financiers justifient à chaque
comité d’entreprise l’ensemble des sommes échangées sur les marchés
financiers, le montant des pertes comme des gains. « Avec un tel "
bilan ", nous pourrions interpeller la banque et nous assurer que tous
les contrôles sont effectués pour éviter les risques », explique
Jean-Jacques Surzur, délégué national CGT du Crédit Mutuel.
10. Valoriser le travail, pour de bon
Loin d’être le simple produit d’une « dérive » du capital, la crise
d’aujourd’hui s’inscrit dans son implacable logique, qui s’est traduite
depuis des années par un double processus : inflation des activités
financières d’un côté, déflation salariale et récession sociale de
l’autre. Partant de cette analyse, la CGT plaide pour une authentique
« valorisation du travail ». Une ambition qui passe, à la fois, par un
développement d’emplois de qualité, des qualifications des salariés,
une revalorisation des salaires, et par un soutien aux investissements
productifs, à l’aide d’un crédit bancaire sélectif. Le gouvernement
pourrait, sans délai, donner le bon signal en décidant d’une hausse du
SMIC et des retraites.