
Une usine à gaz pour saupoudrer des allocations
Pauvreté.
Entré en vigueur, le dispositif complexe du RSA remplace le RMI sans
l’augmenter et institue une subvention aux bas salaires.« C’est un truc
qui est fait pour perturber », jubile Martin Hirsch, « l’inventeur » du
RSA.
Le haut-commissaire aux
Solidarités actives pourra sans doute déposer un brevet pour sa
conception de l’usine à gaz appelée revenu de solidarité active (RSA),
entrée en vigueur hier. Alors qu’elle avait notamment pour but de
« simplifier le système d’aide », cette prestation sociale, qui va
concerner des milliers de chômeurs, de travailleurs pauvres mais aussi
l’ensemble des institutions travaillant sur l’emploi et le social, se
révèle d’une complexité inouïe. Sans que ses objectifs principaux, le
recul de la pauvreté et le retour à l’emploi des érémistes, ne soient
pour autant atteints. Tentons de nous frayer un chemin dans sa
tuyauterie.
1. Un ou des RSA ?
Derrière l’étiquette unique
« RSA » se cachent en fait deux prestations de
nature différente.
Le RSA « de base » est un minimum social qui remplace les actuels
revenu minimum d’insertion (RMI) et allocation parent isolé (API), sans
hélas augmenter d’un pouce leurs montants. Les ex-érémistes (1,1
million de personnes) continueront de toucher 450 euros par mois, les
ex-API (200 000 personnes), 755 euros pour une femme seule avec un
enfant.
Le RSA dans sa version « chapeau » est une allocation versée de
façon pérenne aux travailleurs à bas salaires. Plus le salaire est
élevé, plus le montant du RSA est faible. La limite de revenus au-delà
de laquelle on ne touche plus de RSA est de 1 050 euros net pour une
personne seule, 1 500 euros pour un couple et 1 820 euros pour un
couple avec deux enfants. Mais le calcul est complexe car les caisses
d’allocations familiales (CAF) tiendront compte de l’ensemble des
revenus (salaires, allocations diverses) de toutes les personnes du
ménage, et il est revu tous les trois mois pour tenir compte au plus
près des variations de ressources. D’après le gouvernement, près de 2
millions de foyers seraient concernés par ce RSA chapeau.
2. Sortir les RMIstes du chômage ?
« Au revoir le RMI et le maintien dans l’assistanat et bonjour le
RSA et l’incitation à travailler », s’est réjouit hier Frédéric
Lefebvre, le porte-parole de l’UMP. Pour Martin Hirsch, l’objectif
prioritaire du RSA est d’inciter les allocataires de minima sociaux à
prendre des emplois. L’idée est qu’en sortant du RSA « de base », ils
touchent leur salaire complété d’un RSA « chapeau », afin de compenser
les frais de retour à l’emploi et la perte de certaines prestations
sociales qui pourraient les freiner.
Cette visée repose sur le postulat contestable que le chômage
provient uniquement d’une trop faible incitation financière à
travailler. Exit la pénurie d’emplois, de crèches, de transports
gratuits. Mais même en adoptant ce point de vue étriqué, le RSA risque
de décevoir. Car il existait déjà un système d’intéressement à la
reprise du travail pour les allocataires du RMI, systématiquement
occulté par la « com’ » de Hirsch. Et dans de nombreux cas, il
s’avérait même plus intéressant que le RSA. D’où, probablement, le
faible écart constaté lors des expérimentations du nouveau système :
3,1 % des allocataires reprennent un emploi avec le RMI, 3,38 % avec le
RSA, et cette très faible amélioration se réduit comme peau de chagrin
ces derniers mois du fait de la crise.
Point choquant, sous couvert d’égalité, la mise en place du RSA
prévoit la suppression de certains droits qui étaient liés au
« statut » de érémiste, comme l’exonération de taxe d’habitation et de
redevance, qui seront maintenant liés aux ressources.
3. Faire reculer la pauvreté ?
L’autre grande ambition de l’ex-président d’Emmaüs est de faire
reculer la pauvreté grâce au RSA. Mais pour les travailleurs pauvres,
le RSA ne constituera pas non plus un tournant car il remplace la prime
pour l’emploi (PPE). Le gouvernement estime que le montant moyen du RSA
sera d’une centaine d’euros par foyer par mois, mais une partie de
cette somme correspond à l’ancienne PPE, qui subsiste si elle est plus
favorable. Si la pauvreté recule, ce sera d’un pas de fourmi. En
revanche, les économistes critiques soulignent que le RSA risque de
favoriser la multiplication des emplois à très faible durée, les
employeurs misant sur le fait que leurs salariés pourront compter sur
un RSA complémentaire. La CGT dénonce « un dispositif pérenne
d’assistance généralisée aux entreprises », un « véritable
encouragement pour les employeurs à développer le temps partiel, les
bas salaires et à ne pas reconnaître le travail par sa juste
rémunération », notamment dans le secteur des services à la personne,
très friands de contrats à faible nombre d’heures. Le bilan des
expérimentations du RSA souligne lui-même une augmentation de 15 % des
emplois à temps très partiels.
4. Une population sous contrôle ?
Avec le RSA, le système d’accompagnement des pauvres est à la fois
refondu et élargi, avec pour leitmotiv le principe des droits et
devoirs. Alors que le RMI était un revenu de droit, le RSA est versé
sous condition que l’allocataire entre dans une logique d’obligations,
sous peine de suspension ou de suppression de la prestation.
Concrètement, les allocataires du RSA « de base » et ceux du
« chapeau » touchant moins de 500 euros par mois, seront orientés soit
vers un accompagnement à l’emploi, soit vers un suivi social, assurés
par les institutions choisies par le conseil général.
La nouveauté pour les RMIstes est que, dans le cas d’un
accompagnement à l’emploi, ils seront obligés de s’inscrire à Pôle
emploi et seront soumis au régime de sanctions de l’offre raisonnable
d’emploi. Nouveauté encore plus grande pour les allocataires de l’API,
des femmes seules avec enfants, qui autrefois percevaient la prestation
(jusqu’aux 3 ans de l’enfant) sans contrepartie, et qui maintenant vont
devoir rendre des comptes, sans que soient prévues des aides concrètes
pour la garde des enfants.
Le suivi « social » est lui aussi plus contraignant puisqu’il est
conçu, contrat à l’appui, comme un sursis de six ou douze mois pendant
lequel la personne doit régler ses problèmes « sociaux » (logement,
santé), avant d’être réorientée vers l’emploi. Cette machine suscite
l’inquiétude des travailleurs sociaux, tout comme le fait que les
informations financières et sociales sur les allocataires feront
l’objet d’un énorme fichier consultable par un grand nombre
d’intervenants.
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