
Quelles suites donner au
Front de gauche ? Débat
Entretiens
croisés avec :
Patrick Brody, syndicaliste CGT
Nadine Garcia, cadre chez Axa, conseillère
générale communiste des Hauts-de-Seine
Dominique Plihon, professeur d’économie
à Paris-XIII, militant d’ATTAC France
Quels enseignements
tirez-vous des résultats des élections
européennes ?
Dominique
Plihon. L’immense abstention
n’est pas une surprise. Pour les gens, notamment ceux qui
sont les plus
défavorisés, l’Europe ne
représente pas un progrès social. Et, lorsque
Nicolas Sarkozy a fait approuver le traité de Lisbonne par
les
parlementaires, le peuple de gauche a eu le sentiment de
s’être fait
voler sa victoire du référendum de 2005. Pour une
part, l’abstention
est donc un comportement actif. Ensuite, on pouvait penser que la crise
favoriserait les listes de gauche. Mais l’attention des
électeurs a été
anesthésiée par une campagne très
courte sur des thèmes mis en avant
par la droite - on l’a vu en France avec la
sécurité - et sans débat de
fond sur l’Europe. Quant aux partis socialistes, PS en
France,
travaillistes en Grande-Bretagne, SPD en Allemagne, ils n’ont
pas été à
la hauteur. Le très bon résultat des
écologistes témoigne d’une prise
de conscience sur les questions de l’environnement.
C’est positif, même
si la couleur politique de certains d’entre eux
n’est pas claire. Le
résultat du Front de gauche qui vient tout juste de se
constituer est
encourageant et conforte sa stratégie. Si le NPA
n’avait pas fait
cavalier seul, les forces de gauche antilibérales auraient
pu dépasser
les 11 %.
Nadine
Garcia. La droite a tort de se
réjouir bruyamment. Le résultat de dimanche
n’est pas l’expression d’un
vote majoritaire et enthousiaste pour une Europe libérale,
de casse des
services publics et des acquis sociaux. L’abstention est
énorme alors
que, lors du référendum de 2005, elle
était seulement de 30 %, mais ce
vote des Français a été
bafoué. Le résultat d’Europe
Écologie traduit
de fortes préoccupations sur les questions
d’environnement mais dans
une confusion totale sur le positionnement par rapport à
l’Europe
libérale. Une collègue qui a voté
Cohn-Bendit avait complètement oublié
qu’il s’était prononcé pour
le traité de Lisbonne et le
« oui » au
référendum. Le parti socialiste, de son
côté, paie sa participation à
la direction de l’Europe libérale et ses projets
d’alliance avec les
centristes. Tout cela fait qu’au Parlement
européen les conservateurs
sont confortés. La seule lueur d’espoir vient du
Front de gauche, qui a
ouvert une voie et récolté les premiers fruits
d’une stratégie unitaire.
Patrick
Brody. Je ne suis militant
d’aucune des organisations du Front de gauche. Je
m’exprime à titre
individuel et en tant que syndicaliste CGT. Je ne suis
qu’à moitié
satisfait du résultat. Avec, en France, 6 % pour le
Front de gauche, un
effondrement du Parti socialiste, et, au niveau européen,
une
régression des forces de gauche, on ne peut pas se
réjouir. Alors que
nous sommes dans la crise du système capitaliste la plus
importante
depuis des décennies, la droite se renforce et la gauche
s’affaiblit.
Et le paradoxe, c’est que les gens des quartiers populaires
n’ont pas
voté. Ils ne voyaient pas de projet global alternatif pour
l’Europe et
pas assez de propositions concrètes autour des services
publics, du
SMIC européen, d’une harmonisation sociale, etc.
Je suis très critique
par rapport à la liste Europe Écologie, mais si
elle progresse, c’est
parce qu’elle a parlé de l’Europe et
tenté de proposer une alternative
globale. La gauche a besoin de revisiter ses grands principes,
d’imaginer ce que peut être la rupture. Elle doit
proposer et en même
temps construire avec les salariés.
Beaucoup de ceux qui ont participé
à la campagne du Front de gauche
ont exprimé leur espoir de lui donner une suite. Faut-il
prolonger
cette dynamique ou faut-il passer à une nouvelle
étape ?
Patrick
Brody. Le Front de gauche ne
doit surtout pas être un coup électoral. Ce serait
dramatique de
refaire ce qui s’est passé après le
« non » à la
constitution
européenne. J’espère qu’il
sera donc possible de dépasser les logiques
d’appareils des partis. Parce que nous avons besoin
d’une force
démocratique véritablement à gauche.
La rupture en France, en Europe et
au-delà ne peut passer que par les urnes. Au Venezuela, en
Bolivie,
c’est ainsi que les changements ont eu lieu. Il faut
préserver cette
unité du Front de gauche, l’élargir
à d’autres, s’adresser au plus
grand nombre. Un peu partout en Europe, des gens essaient de faire
émerger des forces de transformation. Nous avons besoin
aussi de
convergences, de débats au niveau européen.
Dominique
Plihon. Le Front de gauche a
fait des propositions pour sortir de la crise, il a fait un effort de
réflexion sur des perspectives dans le domaine social,
économique,
écologique, démocratique. Il faut aller plus loin
en élargissant ce
travail au maximum aux autres partis de gauche et aux composantes du
mouvement social sans jeter d’exclusives. Par exemple,
l’université, la
justice, l’hôpital sont confrontés
à de graves dangers de régression
démocratique. Et, il y a en ce moment des luttes. Le Front
de gauche
pourrait faire de ces domaines des priorités, discuter avec
les
syndicats, les différents mouvements comme Sauvons
l’université,
Sauvons la recherche, pour réfléchir à
des alternatives. Il doit
s’appuyer sur toutes les formes de résistances,
aller vers toutes ces
composantes du mouvement social, c’est à cette
condition seulement
qu’il arrivera à marquer des points.
Nadine
Garcia. Je souhaite que le
Front de gauche ait une suite. C’est aussi l’espoir
de beaucoup de ceux
qui, autour de moi, ont participé à cette
campagne sans forcément
appartenir à une organisation politique. Personne ne doit
rester sur le
bas-côté. La dynamique unitaire a permis de
rassembler un premier
cercle de ceux qui sont engagés dans des mouvements sociaux,
des luttes
syndicales, c’est un point d’appui pour une
construction dans la durée
et de plus grande ampleur. Une construction où puissent se
retrouver
aussi les habitants des quartiers populaires. Ils sont dans des
difficultés telles que le débat politique reste
difficile et notre
démarche méconnue. Et la déception par
rapport aux expériences de
gauche est très lourde. On entend beaucoup :
« tous les mêmes ».
Pourtant quand on explique la démarche du Front de gauche,
elle est
appréciée. L’amplification de la
dynamique peut donner confiance. Il
faut réinvestir le débat politique dans les
quartiers populaires de
façon permanente.
De nombreux
syndicalistes, militants associatifs ont
appelé à soutenir le front de gauche et se sont
investis dans la
campagne. Ce mouvement peut-il s’élargir,
comment ?
Dominique
Plihon. Le plus important,
c’est que les militants du Front de gauche soient dans les
luttes,
notamment là où ils travaillent. Il faut aussi
réfléchir sur le plan
théorique et pratique au lien entre mouvement social et
organisation
politique. À ATTAC, nous pensons que les deux sont
complémentaires. Le
mouvement social a besoin des partis politiques et des élus
pour
soutenir ses idées dans les instances politiques. Et les
partis
politiques ont besoin de se nourrir des propositions issues du
mouvement social. Mais cela doit se faire en distinguant bien le
rôle
des uns et des autres.
Nadine
Garcia. Dans le Sud-Est une
responsable associative a été élue,
c’est une excellente chose,
d’autant plus qu’elle est militante des droits de
l’homme dans une
région où souvent il y a eu beaucoup de
manquements à la démocratie. Le
rapport avec le mouvement syndical ne peut que se détendre
dans le
cadre de cette dynamique unitaire. Les syndicalistes
eux-mêmes sont
très soucieux de conduire leurs actions dans
l’unité. Ce que nous
sommes en train de construire les met plus à
l’aise pour soutenir une
démarche politique de changement et s’y retrouver
pleinement.
Patrick
Brody. Il ne faut pas
reproduire les erreurs du passé. Tout le monde
connaît l’histoire de la
CGT, courroie de transmission du PCF. On oublie souvent les liens
très
directs qu’il y a eus entre la CFDT et le PS. Ce
n’est sûrement pas
cette histoire qu’il faut reproduire. Je tiens comme
à la prunelle de
mes yeux à l’indépendance du mouvement
syndical par rapport aux partis.
Il a ses logiques, ses dynamiques propres à mettre en
œuvre. En
revanche, les partis politiques de gauche doivent être force
de
proposition et échanger avec le mouvement syndical. Ensuite,
que des
syndicalistes s’engagent en politique n’est pas un
problème du moment
que cette indépendance est garantie.
L’échange
peut-il se traduire dans des élaborations communes ?
Patrick
Brody. Je n’y suis pas
favorable, le mouvement syndical a trop souffert de cela. En 1974, avec
les Assises pour le socialisme, la CFDT est entrée dans des
élaborations communes avec le PS. Et lorsque la gauche est
arrivée au
pouvoir, en 1981, elle s’est sentie paralysée. Un
syndicat doit être
indépendant de l’État, des partis
politiques, du patronat pour défendre
les salariés, ce qui est sa raison
d’être.
Comment voyez-vous le
rapport entre le Front de gauche et les autres formations de
gauche ?
Nadine
Garcia. Il faut que le Front de
gauche soit très ouvert. Nous avons réussi
à travailler ensemble en
gardant chacun notre identité. C’est
très important, il faut le faire
maintenant à une plus grande échelle. Et laisser
la porte ouverte au
NPA aussi bien qu’à des électeurs
socialistes ou Verts, qu’à des
personnes qui n’ont pas envie de s’engager dans des
organisations
politiques. Je ne suis pas pour une fusion dans une nouvelle formation.
Je souhaite que l’on trouve des formes qui permettent un
réel travail
commun sur des contenus et dans le respect mutuel. Et il y a urgence.
La crise que l’on vit et ses risques sur le plan politique
mettent
chaque jour en évidence le besoin de faire
émerger une perspective
anticapitaliste.
Dominique
Plihon. Le PS regarde-t-il
du côté du Front de gauche et du mouvement social,
ou du côté de Bayrou
et des écologistes comme Daniel Cohn-Bendit, qui estiment
que
capitalisme et écologie sont compatibles ? Je ne me
fais pas d’illusion
mais je pense qu’il faut essayer sincèrement, sans
invectives de lui
demander de clarifier ses positions. Il convient de mener un vrai
dialogue, avec le PS comme avec le NPA, dossier par dossier, regarder
quelles sont les divergences, et si elles sont vraiment insurmontables.
Et au niveau européen, il faut que le Front de gauche aille
beaucoup
plus loin dans les coopérations avec les autres partis
proches, comme
Die Linke en Allemagne. Il pourrait ainsi prendre
l’initiative d’une
rencontre européenne.
Patrick
Brody. Il faut discuter à
gauche avec tout le monde, sans sectarisme, avec les socialistes, avec
l’extrême gauche, et surtout il faut travailler
à un programme. Il ne
suffit pas de dire que le PS est dans une dérive
libérale, ce qui est
sans doute vrai, pour apparaître aux yeux des
salariés comme une
alternative crédible. Il faut dire comment rompre avec le
système
actuel, sur quelles bases, avec qui, quelles sont les revendications.
Il faut dire comment cette rupture est possible à
l’échelle d’un seul
pays et si ça ne l’est pas, dire comment faire.
Personne aujourd’hui ne
peut avoir la prétention de détenir seul les
réponses. Il faut aussi
faire les bilans de l’effondrement du socialisme dans les
pays de
l’Est, de la faillite du modèle
social-démocrate, de l’impasse de
l’extrême gauche qui tourne autour de 5 %
depuis 1968. Et des échecs de
la gauche en France, dans l’opposition et au pouvoir.
Comment aborder les
prochaines échéances électorales,
notamment régionales ?
Dominique
Plihon. Ma crainte est que
se reproduise ce qui s’est passé au lendemain du
référendum de 2005,
lorsque les comités pour le
« non » se sont
disloqués parce que les
regards se tournaient vers la présidentielle. Les
communistes n’ont pas
été les derniers à agir ainsi.
J’espère que nous ne revivrons pas la
même chose. Et que le PC et le PG ne reprendront pas leurs
billes pour
préparer d’une manière autonome ou
unilatérale ces élections. Je ne
soutiendrai plus le Front de gauche si des alliances se nouent avec le
PS sans clarifier le contenu d’un certain nombre de sujets.
On peut
imaginer aussi des alliances avec certains écologistes, par
exemple au
niveau local. Mais il ne faut pas que le Front de gauche arrive en
disant voilà notre plate-forme, elle est à
prendre ou à laisser. Il est
souhaitable d’avoir en permanence un souci
d’ouverture, c’est la
condition pour avancer. Il faudrait organiser des forums politiques et
sociaux locaux - comme le fait ATTAC - pour discuter point par point et
en tirer une plate-forme commune.
Patrick
Brody. J’espère que le Front
de gauche va perdurer. Mais si on entre dans cette
problématique
uniquement par le bout de la tactique électorale, on va
à l’échec.
Aujourd’hui, les gens se replient parce qu’ils ne
voient pas de
débouché politique. Face aux licenciements, des
salariés se battent
pour partir avec de l’argent, parce qu’ils
n’ont pas d’autre solution.
Le rassemblement dans le Front de gauche de personnes
d’origines
différentes est un acquis. Mais nous sommes à un
moment où chacun doit
faire des efforts pour dépasser sa propre histoire et aller
vers
quelque chose de commun.
Nadine
Garcia. Le Front de gauche a
vocation à se développer et à
être une force politique qui exerce le
pouvoir à différents niveaux. Un important
travail sur le contenu a été
fait dans le cadre de cette bataille européenne. Il faut
faire la même
chose à d’autres niveaux, notamment pour les
élections régionales.
Discutons des programmes, des bilans. Peut-on faire mieux dans les
régions gérées par la
gauche ? Quel contenu donner à une politique
régionale sur l’emploi, la formation, le logement,
la démocratie ? Les
communistes ont des propositions de contenu social avancé
qui gagneront
à être largement débattues. Le Front de
gauche doit donc continuer au
niveau régional. Beaucoup ont été
très déçus du fait que les collectifs
antilibéraux n’aient pas permis d’aller
unis à la présidentielle et
craignent que cela se reproduise. Nous avons la
responsabilité de ne
pas décevoir. Je suis confiante parce que nous venons de
réussir un
travail en commun sur des bases solides et sur le fond. Nous y avons
pris goût. Nous devons donc être capables
d’amplifier encore la
dynamique des élections européennes.
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