L’euphorie boursière qui a suivi l’annonce
du plan européen de sauvetage des banques, le week-end dernier,
aura été de courte durée. Le nouveau vent de
panique des marchés financiers, né mercredi à Wall
Street, s’est propagé aux places boursières
asiatiques, puis européennes, qui ont plongé hier pour la
deuxième journée consécutive. À Paris, le
CAC 40 a clôturé en fort repli, à - 5,92 %. La
mobilisation sans précédent de fonds publics pour venir
au secours des banques et garantir leurs transactions a certes permis
une relative détente du marché interbancaire. Mais les
plans européen et américain semblent incapables de
« stabiliser » le système financier,
plombé par la menace d’une récession
américaine, européenne, voire mondiale. Aux
États-Unis, la Réserve fédérale
évoque une « menace importante » sur
l’économie. L’Allemagne a elle aussi
révisé à la baisse, hier, ses prévisions de
croissance pour 2009, et table désormais sur 0,2 % de
progression de son PIB, contre 1,2 % précédemment.
« De la crise boursière à la récession, nous sommes face à un risque
d’enchaînements périlleux, prévient l’économiste Denis Durand. Une grande
dépression, d’une ampleur plus grave encore que celle qui a suivi la crise de
1929, ne serait alors plus à exclure. Même si les marchés se stabilisaient, la
crise ne serait pas finie pour autant. La récession est devant nous. » Même les
pays émergents, moteurs de la croissance mondiale, ne dissimulent plus leurs
inquiétudes. « En cas de récession aux États-Unis et en Europe, les pays du Sud
seront touchés, car nous sommes les vendeurs et ils sont les acheteurs », a
déploré à New Delhi le président brésilien Lula, sceptique sur les réponses
déployées pour tenter de conjurer la débâcle financière et bancaire mondiale.
« En tant que représentants du monde en développement, nous devons dorénavant
considérer avec la plus grande prudence les solutions clefs en main prescrites
par le monde développé », a-t-il prévenu (lire page 5).
Pas de réponse aux crises sociales
Les solutions retenues jusqu’ici sont d’autant plus incertaines qu’elles ne
s’attaquent en rien aux racines de la crise. La pression sur les salaires,
l’explosion de la précarité et le détricotage des protections sociales ont
fragilisé les populations et détérioré la demande. Une carence que les
États-Unis ont tenté de contourner, avec le succès que l’on sait, en incitant
les ménages au surendettement. En Europe, cette pression sur les salaires et sur
les populations a fait de la zone euro la lanterne rouge de la croissance
mondiale,
et ce,
bien avant l’ébranlement du système financier qui vient relancer violemment
un cercle vicieux déjà en place. « Le plan annoncé ne traite pas les vrais
problèmes économiques et sociaux, prévenait la CGT, dès mardi soir. La crise
financière actuelle résulte d’une profonde récession sociale qui dure déjà
depuis de nombreuses années. »
Face au risque de récession, l’Union européenne fait montre d’une véritable
schizophrénie. Les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept ont assuré,
hier, vouloir prendre « les mesures nécessaires pour soutenir la croissance et
l’emploi » (lire ci-contre). Avant de plaider pour « la poursuite des réformes
structurelles ». Traduction : les prescriptions européennes sur la
déréglementation des marchés du travail, la « modération salariale », le
démantèlement des protections sociales et la soumission des services publics aux
règles de la concurrence restent à l’ordre du jour. De son côté, le président de
l’Eurogroupe, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a fermement écarté l’idée
d’un « programme de relance généralisé », incompatible, selon lui, avec les
« règles saines du pacte de stabilité », corset des dépenses publiques. En
clair, lâcher du lest sur les déficits est acceptable pour voler au secours des
banques, pas pour financer des plans de relance budgétaire.
« Les caisses sont vides », un discours qui ne passe
plus
Une telle couleuvre, pourtant, sera difficile à faire avaler aux populations
et aux salariés, après la mobilisation, à l’échelle de l’Europe, de 1 700
milliards d’euros pour secourir le système financier. Pour Jean-Paul Fitoussi,
directeur de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), « le
discours qui dit "les caisses sont vides" ou "nous n’avons plus d’argent pour
mettre en oeuvre nos politiques" » est condamné. « Les circonstances ont fait
que les États ont trouvé l’argent qu’il fallait pour faire face. Cette crise
démontre que quand les États poursuivent des politiques auxquelles ils croient,
ils sont capables de trouver les moyens, car ils peuvent s’endetter. »
L’incompréhension et l’indignation étaient d’ailleurs palpables dans les défilés
de retraités qui manifestaient hier en France pour la revalorisation de leurs
pensions. « Il n’y a pas d’argent pour les retraités, mais l’État donne des
milliards aux banques », pouvait-on entendre dans les cortèges (lire page
8).
Au-delà de la France et de l’Europe, le parallèle entre l’insatisfaction des
besoins humains fondamentaux et les sommes astronomiques déversées sans
contrepartie dans la finance est désormais systématiquement convoqué. Alors que
plus de 2 000 milliards de dollars ont été mobilisés en quelques jours pour des
recapitalisations de banques ou des garanties publiques, seulement 10 % des 22
milliards d’euros promis par les grandes puissances en juin dernier, lors du
sommet de la FAO pour faire face à la crise alimentaire, ont été effectivement
versés, a indiqué le directeur général de l’organisation, Jacques Diouf.
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