On ne comprend rien aux derniers développements de
la crise financière et boursière si on ne les relie pas
à l’amplification de la crise économique
perceptible depuis plusieurs mois. N’oublions pas que les
principaux indicateurs conjoncturels laissaient prévoir,
dès l’été, une récession dans les
principaux pays développés et que l’essentiel des
plans de suppressions d’emplois que nous vivons aujourd’hui
étaient déjà enclenchés. La crise
financière a, dès lors, bon dos.
Pour les gouvernements, ça ne se discute pas : « La crise économique est la
conséquence de la crise financière » ; il suffirait de « sauver les principales
banques et entreprises », de « moraliser la finance » et de « poursuivre les
réformes » pour faire « repartir la machine économique ». Telle est bien la
conclusion du dernier sommet européen des 27 à Bruxelles. Même s’il est
enveloppé d’un discours volontariste qui peut faire illusion, le plan Sarkozy du
23 octobre ne relève pas d’une logique différente. Cette apparente cécité des
gouvernants est grave !
Les autorités ne prennent pas en compte le fait que c’est globalement le mode
économico-financier de croissance, qui s’est imposé depuis vingt-cinq ans, à
partir des États-Unis, qui est en crise. C’est celui-ci qu’il faut mettre en
cause en mesurant la place nouvelle à accorder au travail, à l’environnement et
aux activités productives. Le « retour au réel » passe par la reconnaissance de
ces trois priorités.
Arrêtons les plaisanteries : la crise structurelle n’est pas seulement due à
une « exubérance financière ». Elle a trois racines profondes : une nouvelle
phase de la mondialisation qui a permis la mise en concurrence des travailleurs
à une échelle sans précédent ; une augmentation de la rentabilité du capital qui
a accru la pression sur les salariés, développé la précarité et réduit
l’investissement dans la sphère productive ; l’existence d’un volume
impressionnant de liquidités qui a conduit à une inflation des actifs financiers
et immobiliers.
Cela s’est traduit en Europe, comme le confirme une récente étude de l’OCDE,
par une déformation du partage de la richesse créée par les entreprises, au
détriment des salariés. De manière concomitante, on a assisté à une baisse de la
part des intérêts, ce qui dénote un moindre usage du crédit pour financer les
activités productives.
Cette pression permanente sur les travailleurs conduit à une insuffisance
chronique de la demande salariale et de l’utilisation des capacités humaines.
Des taux de rentabilité exigés nettement supérieurs au taux de croissance des
richesses produisent une situation intenable sur le long terme, car elle se
nourrit d’une amputation des capacités humaines et matérielles de production. Ne
trouvant pas suffisamment d’utilisations « rentables », le capital cherche un
surprofit dans les activités financières, ce qui aboutit à une financiarisation
de l’économie. Dès lors, le système est condamné à des phases de crises de plus
en plus rapprochées et de plus en plus importantes. Souvenons-nous de la « crise
asiatique », de la « bulle de la nouvelle économie »…
Nous avons aujourd’hui la crise des subprimes. Elle n’est qu’un aspect de la
dérive financiaro-économique. Les banques justifiaient l’octroi de ces crédits
en prétendant que la hausse des prix de l’immobilier allait permettre aux
ménages modestes de rembourser leur dette. Le problème est que la hausse des
prix de l’immobilier était une facette de la croissance financière. Ce jeu de
miroirs ne pouvait durer. Sauf qu’entre-temps les banques américaines ont
largement contaminé en « produits toxiques » l’ensemble du système économique
mondial.
La gravité de la situation est à la mesure de la difficulté des pouvoirs
publics à maîtriser les risques d’effondrement des banques et désormais des
entreprises : plus de 6 000 milliards d’euros seraient engagés en Europe et aux
États-Unis. Les États sollicitent massivement l’emprunt, générant par là une
masse sans précédent de « capital fictif » qui entretient des marchés
financiers, dont on dit par ailleurs vouloir réduire le rôle. Comprenne qui
pourra ! Ce n’est que plus tard qu’on connaîtra le coût pour les
contribuables.
Pour grave qu’elle soit, cette crise structurelle, avec ses conséquences pour
les travailleurs et pour l’économie, devrait être l’occasion de réexaminer la
politique économique de ces deux dernières décennies en Europe et en France.
Nicolas Sarkozy dit que les responsables de la crise financière doivent être
sanctionnés. Le même discours est prononcé, notamment, par les dirigeants
européens. Mais aucun n’amorce la moindre critique des actions menées ces
dernières années sous leur responsabilité. Pire, le patronat se félicite de
l’intervention de l’État pour secourir le capital en perdition, et revendique de
pouvoir continuer comme avant ! « L’économie de marché doit pouvoir continuer à
produire tous ses effets », clame, dans une interview à Valeurs actuelles,
Laurence - Parisot.
« Moraliser » ne suffira donc pas. Injecter des liquidités et du capital, non
plus ! La crise actuelle met en exergue le besoin d’une nouvelle stratégie de
développement social et économique. La CGT avance cinq propositions :
- D’abord définir une « politique de développement industriel et de
l’emploi ». La politique de soutien aux grands groupes ne peut pas en tenir
lieu. Parlons bien sûr des entreprises qui peuvent désormais être des proies
faciles, mais aussi du recul de la recherche-développement dans les firmes, de
la baisse de l’effort national de formation professionnelle, du sous-emploi des
qualifications, de la non-diffusion de l’innovation… Il y a une vingtaine de
« noeuds technologiques » dont la maîtrise collective est déterminante. Quels
choix font l’Europe et la France en la matière ?
- Reconnaître la place décisive des salariés et de leurs qualifications. Il
ne suffira pas de rediscuter de l’assurance chômage. Il est indispensable d’être
plus ambitieux. Nous proposons d’expérimenter notre système de « sécurité
sociale professionnelle » dans un certain nombre de branches, afin de préserver
les capacités humaines dans des secteurs qui vont connaître d’importantes
restructurations et réductions d’emplois.
- Promouvoir une plus grande efficacité des dépenses budgétaires. Il ne
s’agit pas de réduire la dépense publique, mode RGPP, pour qu’elle rentre dans
les normes européennes. La priorité est de soutenir réellement le développement
- productif et social en réorientant 100 milliards d’euros de dépenses
effectuées au nom de l’emploi et de l’investissement, dont la plupart s’avèrent
inefficaces, voire contre-productives.
- Constituer un pôle public financier autour des
institutions qui demeurent sous influence de l’État ou de
la puissance publique : Caisse des dépôts et
consignations, Banque postale, OSEO… Un fonds public
d’intervention peut être utile. Mais l’État ne
peut pas se contenter d’être un « pompier de
l’économie ». Il faut mettre
l’épargne et le crédit au service d’une
politique de développement économique et social.
Proposons, là aussi, de réviser la doctrine de la BCE, en
intégrant l’expérience de ces dernières
semaines !
- Reconnaître et renforcer les droits d’intervention des salariés à tous les
niveaux de la vie économique dans l’entreprise, dans les territoires et à
l’échelon européen. On ne peut pas se plaindre de la toute-puissance des -
actionnaires et ne pas donner des capacités aux salariés et à leurs
représentants de discuter la stratégie des groupes.
Les organisations syndicales demandent voix au chapitre. La CGT réclame une
« conférence nationale » pour définir des priorités et établir des objectifs
globaux en termes de croissance industrielle, d’investissement, d’emploi et de
revenus. Après tout, on paraît capable de refaire un « Bretton Woods » et on ne
pourrait pas tenir une telle conférence avec les organisations syndicales, à
Paris et à Bruxelles ?