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Une crise peut en cacher une autre

Par Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire de la CGT, membre de la commission économique de la nation, et Nasser Mansouri-Guilani, responsable des activités économiques de la CGT.

Quelles propositions pour une nouvelle stratégie de développement social et économique en France et en Europe ?

On ne comprend rien aux derniers développements de la crise financière et boursière si on ne les relie pas à l’amplification de la crise économique perceptible depuis plusieurs mois. N’oublions pas que les principaux indicateurs conjoncturels laissaient prévoir, dès l’été, une récession dans les principaux pays développés et que l’essentiel des plans de suppressions d’emplois que nous vivons aujourd’hui étaient déjà enclenchés. La crise financière a, dès lors, bon dos.

Pour les gouvernements, ça ne se discute pas : « La crise économique est la conséquence de la crise financière » ; il suffirait de « sauver les principales banques et entreprises », de « moraliser la finance » et de « poursuivre les réformes » pour faire « repartir la machine économique ». Telle est bien la conclusion du dernier sommet européen des 27 à Bruxelles. Même s’il est enveloppé d’un discours volontariste qui peut faire illusion, le plan Sarkozy du 23 octobre ne relève pas d’une logique différente. Cette apparente cécité des gouvernants est grave !

Les autorités ne prennent pas en compte le fait que c’est globalement le mode économico-financier de croissance, qui s’est imposé depuis vingt-cinq ans, à partir des États-Unis, qui est en crise. C’est celui-ci qu’il faut mettre en cause en mesurant la place nouvelle à accorder au travail, à l’environnement et aux activités productives. Le « retour au réel » passe par la reconnaissance de ces trois priorités.

Arrêtons les plaisanteries : la crise structurelle n’est pas seulement due à une « exubérance financière ». Elle a trois racines profondes : une nouvelle phase de la mondialisation qui a permis la mise en concurrence des travailleurs à une échelle sans précédent ; une augmentation de la rentabilité du capital qui a accru la pression sur les salariés, développé la précarité et réduit l’investissement dans la sphère productive ; l’existence d’un volume impressionnant de liquidités qui a conduit à une inflation des actifs financiers et immobiliers.

Cela s’est traduit en Europe, comme le confirme une récente étude de l’OCDE, par une déformation du partage de la richesse créée par les entreprises, au détriment des salariés. De manière concomitante, on a assisté à une baisse de la part des intérêts, ce qui dénote un moindre usage du crédit pour financer les activités productives.

Cette pression permanente sur les travailleurs conduit à une insuffisance chronique de la demande salariale et de l’utilisation des capacités humaines. Des taux de rentabilité exigés nettement supérieurs au taux de croissance des richesses produisent une situation intenable sur le long terme, car elle se nourrit d’une amputation des capacités humaines et matérielles de production. Ne trouvant pas suffisamment d’utilisations « rentables », le capital cherche un surprofit dans les activités financières, ce qui aboutit à une financiarisation de l’économie. Dès lors, le système est condamné à des phases de crises de plus en plus rapprochées et de plus en plus importantes. Souvenons-nous de la « crise asiatique », de la « bulle de la nouvelle économie »…

Nous avons aujourd’hui la crise des subprimes. Elle n’est qu’un aspect de la dérive financiaro-économique. Les banques justifiaient l’octroi de ces crédits en prétendant que la hausse des prix de l’immobilier allait permettre aux ménages modestes de rembourser leur dette. Le problème est que la hausse des prix de l’immobilier était une facette de la croissance financière. Ce jeu de miroirs ne pouvait durer. Sauf qu’entre-temps les banques américaines ont largement contaminé en « produits toxiques » l’ensemble du système économique mondial.

La gravité de la situation est à la mesure de la difficulté des pouvoirs publics à maîtriser les risques d’effondrement des banques et désormais des entreprises : plus de 6 000 milliards d’euros seraient engagés en Europe et aux États-Unis. Les États sollicitent massivement l’emprunt, générant par là une masse sans précédent de « capital fictif » qui entretient des marchés financiers, dont on dit par ailleurs vouloir réduire le rôle. Comprenne qui pourra ! Ce n’est que plus tard qu’on connaîtra le coût pour les contribuables.

Pour grave qu’elle soit, cette crise structurelle, avec ses conséquences pour les travailleurs et pour l’économie, devrait être l’occasion de réexaminer la politique économique de ces deux dernières décennies en Europe et en France. Nicolas Sarkozy dit que les responsables de la crise financière doivent être sanctionnés. Le même discours est prononcé, notamment, par les dirigeants européens. Mais aucun n’amorce la moindre critique des actions menées ces dernières années sous leur responsabilité. Pire, le patronat se félicite de l’intervention de l’État pour secourir le capital en perdition, et revendique de pouvoir continuer comme avant ! « L’économie de marché doit pouvoir continuer à produire tous ses effets », clame, dans une interview à Valeurs actuelles, Laurence - Parisot.

« Moraliser » ne suffira donc pas. Injecter des liquidités et du capital, non plus ! La crise actuelle met en exergue le besoin d’une nouvelle stratégie de développement social et économique. La CGT avance cinq propositions :

- D’abord définir une « politique de développement industriel et de l’emploi ». La politique de soutien aux grands groupes ne peut pas en tenir lieu. Parlons bien sûr des entreprises qui peuvent désormais être des proies faciles, mais aussi du recul de la recherche-développement dans les firmes, de la baisse de l’effort national de formation professionnelle, du sous-emploi des qualifications, de la non-diffusion de l’innovation… Il y a une vingtaine de « noeuds technologiques » dont la maîtrise collective est déterminante. Quels choix font l’Europe et la France en la matière ?

- Reconnaître la place décisive des salariés et de leurs qualifications. Il ne suffira pas de rediscuter de l’assurance chômage. Il est indispensable d’être plus ambitieux. Nous proposons d’expérimenter notre système de « sécurité sociale professionnelle » dans un certain nombre de branches, afin de préserver les capacités humaines dans des secteurs qui vont connaître d’importantes restructurations et réductions d’emplois.

- Promouvoir une plus grande efficacité des dépenses budgétaires. Il ne s’agit pas de réduire la dépense publique, mode RGPP, pour qu’elle rentre dans les normes européennes. La priorité est de soutenir réellement le développement - productif et social en réorientant 100 milliards d’euros de dépenses effectuées au nom de l’emploi et de l’investissement, dont la plupart s’avèrent inefficaces, voire contre-productives.

- Constituer un pôle public financier autour des institutions qui demeurent sous influence de l’État ou de la puissance publique : Caisse des dépôts et consignations, Banque postale, OSEO… Un fonds public d’intervention peut être utile. Mais l’État ne peut pas se contenter d’être un « pompier de l’économie ». Il faut mettre l’épargne et le crédit au service d’une politique de développement économique et social. Proposons, là aussi, de réviser la doctrine de la BCE, en intégrant l’expérience de ces dernières semaines !

- Reconnaître et renforcer les droits d’intervention des salariés à tous les niveaux de la vie économique dans l’entreprise, dans les territoires et à l’échelon européen. On ne peut pas se plaindre de la toute-puissance des - actionnaires et ne pas donner des capacités aux salariés et à leurs représentants de discuter la stratégie des groupes.

Les organisations syndicales demandent voix au chapitre. La CGT réclame une « conférence nationale » pour définir des priorités et établir des objectifs globaux en termes de croissance industrielle, d’investissement, d’emploi et de revenus. Après tout, on paraît capable de refaire un « Bretton Woods » et on ne pourrait pas tenir une telle conférence avec les organisations syndicales, à Paris et à Bruxelles ?