Affaire Clearstream : les clés pour comprendre
Le
tribunal correctionnel de Paris va tenter de démêler l’imbroglio
politico-judiciaire de faux listings dans lequel les deux frères
ennemis de l’UMP, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin,
s’affrontent.
Simple affaire de dénonciation
calomnieuse
? Affaire d’État
? Rivalités entre
deux personnalités au sein de
la droite dont l’une serait restée
fidèle à la chiraquie quand
l’autre n’a eu de cesse que de
tuer le père pour réaliser ses
ambitions ? Opposition entre
deux lignes politiques visant
les mêmes objectifs mais avec
des méthodes différentes ?
L’affaire Clearstream est sans
doute tout cela à la fois. Avec
aussi, en arrière-plan, quelques
barbouzeries dont la Ve République
a le secret, sur fond
de troublantes transactions
financières et de commissions
occultes. Lesquelles
renvoient à une critique systémique
du capitalisme et
n’éloignent pas de la genèse
de la crise financière, économique
et sociale actuelle.
EN ARRIÈRE-PLAN,
DES BARBOUZERIES
L’affaire est donc hautement
complexe, d’autant
qu’il y a du secret-défense
dans l’air et que tous les éléments
ne sont sans doute pas
sur la place publique. Le volet
judiciaire de ce long
feuilleton commence lundi,
devant la 15e chambre du tribunal
correctionnel de Paris.
Il ne concerne que la partie
dite des « faux fichiers ». L’intérêt
médiatique est évident,
puisque sont directement opposés
deux personnages principaux
de la droite UMP, Dominique
de Villepin et l’actuel
hôte de l’Élysée, Nicolas Sarkozy,
dont on ne sait trop qui a
manipulé l’autre. Le premier est
prévenu de « complicité de dénonciation
calomnieuse », le second
étant partie civile. Parmi
les seconds rôles, on trouve Jean-Louis Gergorin, l’ancien
vice-président d’EADS, qui a
reconnu tenir celui du corbeau
; Imad Lahoud, celui du
falsificateur de documents ;
Denis Robert, journaliste qui
a vainement enquêté sur un
volet blanchiment d’argent
dans cette affaire, et Philippe
Rondot, ex-conseiller du ministre
de la Défense pour le
renseignement et les opérations
spéciales.
MANIPULATIONS,
FICHIERS FALSIFIÉS…
À l’origine de tout, il y a
une machination : la transmission
à la justice de fichiers
falsifiés censés provenir de la
chambre de compensation
luxembourgeoise, et démontrer
l’existence d’un réseau de
corruption mêlant oligarques
russes, industriels et hommes
politiques français. Le 3 mai
2004, le juge d’instruction Renaud
Van Ruymbeke enquête
sur des rétrocommissions en
marge de la vente de frégates
à Taïwan en 1991. Il reçoit
alors une lettre présentée
comme anonyme qui dénonce
un réseau de corruption, ainsi
que des extraits de comptes occultes
censés provenir de la société
Clearstream (via le journaliste
Denis Robert), un des
deux organismes européens de
règlement-livraison par lequel
plus de 2 000 banques, institutions
financières ou banques
centrales du monde entier
s’échangent leurs actions ou
leurs obligations. Les renseignements
anonymes conduisent
à l’interpellation de l’ancien
vice-président d’Airbus,
Philippe Delmas. Lequel déposera
plainte pour dénonciation
calomnieuse.
Trois autres envois tout
aussi anonymes suivront. Au
cours de l’enquête, Jean-Louis
Gergorin reconnaîtra avoir été
le corbeau, avec la bénédiction
du juge. Tout se corse quand
on apprend que la liste des extraits
de comptes – par lesquels
auraient transité les
commissions du marché des
frégates – a été falsifiée par rajout
de noms. Parmi ceux-ci,
les noms patronymiques de
Nicolas Sarkozy, « Stéphane
Bocsa » et « Paul de Nagy ».
Dominique de Villepin en a-til
donné l’ordre ? A-t-il simplement
couvert la fraude,
pensant qu’elle allait disqualifier
Nicolas Sarkozy, alors
en campagne présidentielle ?
Ce dernier, qui prétend avoir
été averti par la presse, mais
qui pourrait bien avoir été au
courant bien avant et aurait
laissé faire pour enfoncer Dominique
de Villepin et la chiraquie
hostiles à sa candidature…
Le tribunal correctionnel
devra démêler l’écheveau.
Au-delà, on observera la
virulence des arguments qui
seront échangés entre Dominique
de Villepin et Nicolas
Sarkozy par le biais de la kyrielle
d’avocats dont l’un et
l’autre se sont entourés. Car,
si l’enjeu, pour Dominique de
Villepin, est sa survie politique
alors qu’il se prépare de
plus en plus activement à être
une éventuelle roue de secours
pour la droite en vue de
la présidentielle de 2012, dans
le cas où le sarkozysme serait
disqualifié, l’actuel président
court aussi certains risques.
Ne serait-ce que celui d’être à
son tour poursuivi par un
Dominique de Villepin blanchi
par la justice dès la fin de
son immunité. D’autant que
le président semble abuser de
sa position, ayant, il y a
quelques jours encore, évoqué
publiquement son opinion
sur l’affaire où il est partie
civile, tout en étant pourtant
garant de l’indépendance
de la justice. De quoi créer,
comme l’a rappelé un jugement
cet été à Nanterre, « une
atteinte au principe de l’égalité
des armes, garanti par
l’article 6-1 de la Convention
européenne des droits de
l’homme, sur le droit à un procès
équitable ». D’autant que
le camp Villepin ne se prive pas
de contre-attaquer sans attendre
en dénonçant « le harcèlement
» et « l’acharnement
de l’Élysée », qui, assure-t-on,
« ne sont pas sans conséquences
pour sa fonction, ni
sur le plan humain, ni sur le
plan politique ». Et l’on répète
à l’envi les propos outranciers
attribués à Nicolas Sarkozy à
l’encontre des villepinistes,
pour lesquels il fait voeu de
« les pendre à des crocs de
boucher ».
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