
Le vote de
colère des Dieppois
Enquête dans
le quartier populaire de Neuville, à Dieppe -
dirigée par un maire communiste -, à la
rencontre des électeurs du Front de gauche, lequel a obtenu
45 % dans cette cité ouvrière.
Un vote de colère contre la
droite, fortement identifié aux
communistes et lié aux préoccupations du
quotidien. C’est ce qui
ressort de la parole des électeurs du Front de gauche
rencontrés à
Dieppe (Seine-Maritime), dans le quartier populaire de Neuville. Dans
cette ville dirigée par un maire communiste (lire
ci-dessous), le Front
de gauche a établi l’un de ses meilleurs scores,
20,87 %, le 7 juin. Un
résultat en progression de plus de deux points et demi sur
la liste
déjà conduite par Jacky Hénin en 2004.
Le Front de gauche est devenu
ainsi la première force sur la ville, devant le PS qui
s’est effondré à
14,46 %, Europe Écologie recueillant
10,29 %, le double des Verts en
2004. Dans le quartier de Neuville, le Front de gauche a même
réussi
une percée spectaculaire, à 45 %. Si la
participation n’a, sans
surprise, pas battu de record à Dieppe, à peine
au-dessus de la moyenne
nationale, celle-ci ne s’est pas effondrée non
plus dans les quartiers
populaires, comme on a pu le voir dans certaines villes du Bassin
parisien.
À Neuville, les immeubles aux
balcons fleuris sous le soleil sont
bien entretenus. Mais derrière cette façade
engageante, les habitants
confient leurs difficultés quotidiennes pour joindre les
deux bouts.
Salaires et retraites trop faibles pour vivre, multiplication de
contrats précaires, surendettement, enfants au
chômage, maladie
professionnelle, proche invalide dont il faut s’occuper,
administrations tatillonnes qui compliquent
l’accès à des droits
souvent vitaux pour les familles… Autant de
préoccupations très
concrètes et immédiates qui ont directement
motivé le choix du bulletin
Front de gauche. « On veut que ça change,
on en a marre » est
l’explication qui revient le plus souvent.
« Après quarante ans de
travail à l’hôpital de Dieppe, je ne
touche que 1 000 euros de
retraite. On a peur de se retrouver sans rien, explique Lucette,
aide-soignante à la retraite. Avec 488 euros de loyer, il ne
reste rien
à la fin du mois. » Même propos
chez Huguette, femme de ménage à la
retraite : « Avant, on avait 4 %
d’augmentation de retraite. Avec
Sarkozy, c’est passé à 1 %,
mais on n’en parle jamais à la
télé. Il n’a
tenu aucune promesse », lâche-t-elle.
« Les riches s’en mettent plein
les poches », lance Patricia, quarante-sept ans, qui
navigue entre les
petits boulots. Elle avoue avoir voté pour la
première fois de sa vie
le 7 juin, « parce que trop, c’est trop.
J’ai lu le tract de Jacky
Hénin, et ça m’a convaincu. Mon mari a
travaillé vingt ans et a été
licencié pour cause de maladie… Il ne touche plus
qu’une pension de 300
euros. C’est lamentable. Moi, je touche 120 euros par mois,
pour quatre
heures par semaine, en chèque emploi-service. On a fait la
demande du
RSA, mais on n’y a pas droit »,
poursuit-elle.
Pour beaucoup, en revanche, le vote
communiste n’est pas une
première. Dans ce quartier, c’est même
solidement ancré : le maire de
Dieppe, Sébastien Jumel, est arrivé largement en
tête aux législatives
et municipales de 2007 et 2008. Le soutien du maire au Front de gauche
a pesé dans le choix, tout autant que la
personnalité de Jacky Hénin
qui bénéficie du crédit acquis durant
son premier mandat. « Jacky Hénin
et Sébastien Jumel, ce sont les mêmes. Ce sont des
gens sur lesquels on
peut compter, ils sont avec nous, confie Gisèle,
ouvrière à la
retraite. Je suis d’accord avec lui sur l’emploi,
les salaires, arrêter
les licenciements et les délocalisations. Et puis, Jacky
Hénin a fait
du bon travail comme député. Ce n’est
pas comme Besancenot, qui râle
mais ne fait rien. »
La disponibilité des
élus communistes, la présence militante dans ce
quartier réinvesti par une nouvelle
génération d’adhérents ont
beaucoup
joué dans le choix des électeurs.
« On a essayé la droite (à la
mairie
entre 1995 et 2007 - NDLR), ils se fichent de notre avis. Les
élus
actuels, eux, nous écoutent et nous aident pour faire valoir
nos
droits », explique Patricia. « Il
fait ce qu’il peut, il ne peut pas
forcément dire oui à tout, mais il se bat pour sa
ville et l’emploi, et
il dialogue avec nous. »
Pour beaucoup, le vote du 7 juin a surtout
constitué le prolongement
de leur vote aux municipales et aux législatives. Un vote
à consonance
communiste forte, au point de reléguer parfois au second
plan la
dimension unitaire du Front de gauche, ou les enjeux
européens d’une
campagne axée sur les alternatives aux politiques
libérales du traité
de Lisbonne. Mais, si le Parti de gauche n’évoque
chez la plupart rien
de précis, de même que le nom de son leader,
Jean-Luc Mélenchon, faute
d’implantation locale, l’union, elle, est
plébiscitée chez des
électeurs qui se disent avant tout de gauche.
« Je suis ouvrier, je
voterai toujours à gauche, rappelle André,
lui-même ancien conseiller
municipal socialiste qui vote aujourd’hui communiste. Il faut
que la
gauche s’unisse, sinon c’est la droite qui
progresse. »
Quant à l’Europe, elle
est assimilée à la vie chère et aux
délocalisations. « Tout a
augmenté depuis l’euro. Et l’emploi
s’en va à
l’Est. Les gens sont écoeurés, normal
qu’ils n’aillent pas voter »,
résume Martial, quarante-quatre ans, salarié
d’Alpine Renault. Mais le
souvenir du « non » au
référendum, majoritaire à Dieppe en
2005, est
assez imprécis. « Le PS était
pour ou contre le traité ? Je ne sais
plus », avoue André. Du coup, le choix du
vote Front de gauche plutôt
que le vote Verts ou PS ne s’est pas
décidé sur ce critère, mais
essentiellement à partir de
l’expérience locale. Beaucoup évoquent
la
« trahison » d’un
ancien élu socialiste ayant rejoint le maire de
droite, entre 1995 et 2007. Quant au vote écologiste,
beaucoup l’ont
trouvé trop éloigné de leurs
préoccupations.
« L’environnement ? Oui,
c’est important, mais j’attends d’abord
que les élus s’occupent du sort
des ouvriers comme nous et de l’emploi de nos
enfants », témoigne
Patricia.
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