Haïti : de l’aide ou des marines ?

18/01/2010

Si Haïti a besoin d’une mobilisation internationale exceptionnelle, sa prise de contrôle militaire par Washington revêt des aspects contre-productifs et n’est pas sans arrière-pensées géostratégiques.

Cinq jours après le séisme qui a ravagé Haïti on est toujours très loin d’avoir fini de mesurer l’étendue de la désolation qui touche le pays. Les secouristes à pied d’oeuvre avouent souvent leur impuissance. Catherine Bremer, envoyée spéciale de l’agence Reuters, relevait ainsi samedi : « Le chaos est tel que tout manque ici : médecins, infirmiers, médicaments. Des blessés gémissent un peu partout, couchés sur des lits de camp, des matelas ou des planches, souvent en plein soleil, en attendant qu’on s’occupe d’eux, s’ils ne meurent pas avant. » L’ONU rapportant à la population du pays le nombre de victimes (sans doute bien supérieur aux 50 000 évaluées officiellement jusqu’ici), évoque l’une des plus graves catastrophes qu’ait connues la planète. C’est dire le besoin d’une mobilisation internationale exceptionnelle pour sauver les derniers rescapés et surtout ces dizaines de milliers de survivants en sursis.

L’envoi de 10 000 marines

La plupart des États, et en premier lieu les voisins d’Haïti, se sont efforcés de répondre aussitôt aux appels à l’aide d’urgence. On comprend donc bien que la première puissance mondiale, les États-Unis dont les côtes sont à quelques encablures d’Haïti et qui abritent une importante communauté haïtienne, ait décidé de déployer de très gros moyens. Barack Obama a déclaré que son pays s’engageait dans « l’une des plus grandes opérations de secours  » de son histoire. Et d’appeler ses deux prédécesseurs à la rescousse, « compte tenu de leurs expériences avec Haïti », pour lancer un « fonds Clinton- Bush » destiné à financer l’intervention. Problème, si Washington a pris incontestablement le « leadership mondial de l’aide », comme il ne cesse de l’affirmer, sa méthode a consisté d’abord, sous couvert de désorganisation du pays, à en prendre totalement le contrôle, en commençant par dépêcher sur place la bagatelle de 10 000 marines. La méthode apparaît plus que contestable, d’abord sur le plan de l’efficacité humanitaire elle-même.

L’armée US qui a pris le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince ne se fie qu’à ses propres priorités pour autoriser ou non les appareils en provenance du monde entier à atterrir. C’est ainsi qu’un avion français ayant à son bord un hôpital de campagne a dû être dérouté vendredi sur Saint-Domingue. Ce qui a été à l’origine d’une brouille franco-états-unienne de quelques heures. Le ministre de la coopération, Alain Joyandet, soulignant d’abord devant la presse qu’il avait « protesté » officiellement auprès de Washington. Avant d’être corrigé un peu plus tard par le Quai-d’Orsay qui, fidèle à son suivisme à l’égard des orientations de la Maison- Blanche, a nié l’incident, clamant que la coopération entre les deux pays s’effectuait « de la meilleure façon possible ».

logiques impériales

La France n’est pas la seule à avoir fait ce genre d’expérience. Un avion-cargo de l’armée argentine transportant du matériel médical et une unité de purification d’eau est resté bloqué à Saint-Domingue. Deux appareils mexicains ont connu les mêmes déboires. Et 40 tonnes d’aides en provenance du Pérou ont dû finir le trajet par voie terrestre depuis le pays voisin. Michel Clancy, responsable d’un comité haïtien chargé de coordonner la distribution de l’eau et de la nourriture, déplorait le manque d’informations des autorités US qui contrôlent l’aéroport : « Les Haïtiens, dit-il, ne sont pas avertis de l’arrivée des appareils. »

Plus grave, le déploiement militaire US est programmé dans la durée. Hilary Clinton, en visite sur place samedi, a insisté sur ce point. D’où les craintes de voir se confirmer, comme sous d’autres formes au Honduras ou en Colombie, un attachement tout particulier de Washington à de vieilles logiques impériales. D’autant qu’Haïti est situé dans une position stratégique aux confins de l’Amérique centrale et du Sud. Daniel Ortega, le président du Nicaragua, a évoqué sa « très forte préoccupation » samedi : « Il semble, a-t-il déclaré, que les bases militaires (sur le continent latino-américain – NDLR) ne suffisent pas et que Washington souhaite tirer profit de la tragédie du peuple haïtien pour s’installer en Haïti. Et je veux le dénoncer. »