

Face-à-face entre Christian Estrosi
et Daniel Paul
28/01/2010
Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, et Daniel
Paul, député PCF de Seine-Maritime, confrontent leurs
analyses sur les causes du déclin industriel et les moyens
d’inverser cette tendance.
Le constat d’un affaiblissement
préoccupant de l’industrie française,
amorcé de longue date et accéléré par
la crise actuelle, est assez partagé.
À quoi l’attribuez-vous ?
CHRISTIAN ESTROSI. Les politiques, de gauche
comme de droite, ont abandonné depuis vingt
ou trente ans l’idée que la France avait un avenir
industriel. On a trop laissé croire à l’avenir des
services et que l’industrie lourde ou de pointe
était démodée. Forcément, quand on distille
ce venin dans la conscience collective depuis
des générations, tout doucement, on pousse les
jeunes vers les métiers de la finance. En même
temps que les groupes délocalisent, c’est de la
main-d’oeuvre, des savoir-faire qui se perdent
pour notre pays. Regardez dans l’industrie de
la mode, tout ce qui est sous-traité dans les
pays de la Méditerranée, et les combats qu’il
faut mener pour sauver nos derniers façonniers,
nos brodeurs. Et dans le domaine des télécommunications
! Nous avons de très bonnes écoles
d’ingénieurs, mais beaucoup d’élèves s’interrogent
: est-ce que je ne prends pas un risque,
alors que les grandes entreprises de télécom
ont tendance à développer leur Recherche et
Développement (R&D) en Asie ? Donc, il y
a bien une faute des politiques, qui n’ont pas
suffisamment promu les formations, les orientations
scolaires et universitaires dans ces voies.
Ensuite, tout s’enchaîne…
DANIEL PAUL. C’est vrai que certains, dont nous
n’avons jamais été, ont intérêt à dénigrer la vocation
industrielle de la France, pour menacer
de délocaliser, peser sur les salariés et obtenir
des exonérations et aides diverses. L’industrie
française a souffert, et continue de souffrir, avant
tout d’une logique de gestion financière. Depuis
vingt ans, c’est cette recherche de la rentabilité
financière qui tient lieu de politique industrielle.
Nous perdons massivement des emplois industriels
(100 000 depuis janvier 2009) ; en huit ans,
notre part dans la production industrielle européenne
a baissé de 25 %. Mais dans le même
temps, la part des dividendes versés aux actionnaires
dans la valeur ajoutée est passée de 5 % à
25 % ! Cherchez l’erreur ! La loi du taux de profit
étouffe notre industrie, mais votre gouvernement,
comme votre majorité, a laissé faire. J’entends
vos paroles, mais vos actes les contredisent.
CHRISTIAN ESTROSI. Vous dites : « La majorité a
laissé faire. » Je dis que, si nous en sommes
arrivés là, c’est que tout le monde a laissé faire.
L’ensemble des gouvernements, de gauche ou
de droite, ont considéré que nous étions une
société de liberté inconditionnelle du marché et
que l’interventionnisme de l’État n’avait plus
lieu d’être. Nous avons un modèle social que le
monde nous envie. Ce modèle est une force, pas
un handicap. En même temps, nous sommes
confrontés à une concurrence internationale
où tous les pays ne s’imposent pas les mêmes
règles sociales ou environnementales, ce qui
permet à certains de produire à moindre coût.
À partir du moment où on laisse cette liberté du
marché, et où on défend notre modèle social,
les groupes se disent : pour être à la pointe dans
le marché international, on délocalise.
« L’industrie française a
souffert, et continue de souffrir,
avant tout d’une logique de
gestion fi nancière. Depuis vingt
ans, c’est cette recherche de la
rentabilité fi nancière qui tient
lieu de politique industrielle. »
DANIEL PAUL
Que peut-on faire ? Je fonde d’abord des
espoirs sur l’Europe. À l’heure où un nouveau
cycle institutionnel s’ouvre, il faut engager
le chantier de la révision de la stratégie
européenne de croissance et d’emploi post-
Lisbonne. Je défendrai devant les instances
de l’UE la nécessité d’initier une politique
industrielle forte, par filière, et d’avoir une
politique aux frontières davantage axée sur la
réciprocité. Ensuite, la France a commis des
erreurs que l’Allemagne n’a pas commises.
L’Allemagne a su organiser, structurer ses filières,
créer des écosystèmes gagnant-gagnant.
Aujourd’hui, quand on dit que l’industrie française
fabrique des modèles, on ne se demande
pas d’où viennent les composants, par qui ils
sont faits. Certains modèles de voiture sont
fabriqués avec 60 % de composants produits
à l’étranger, parce que notre sous-traitance
a été délocalisée. L’Allemagne a su résister :
quand elle décide de concevoir un nouveau
modèle, d’auto, de robot, ou de médicament,
les donneurs d’ordres mettent tout le monde
dans la boucle, du plus gros industriel au plus
petit sous-traitant.
En France, les constructeurs auto ont reçu
6 milliards d’euros d’aides publiques pour
surmonter la crise, mais cela ne les a pas
empêchés de continuer leurs pressions sur
les sous-traitants, qui ont beaucoup souffert.
Le mode d’intervention de la puissance
publique n’est-il pas à revoir ?
CHRISTIAN ESTROSI. Les 6 milliards, c’était des
prêts, pas une subvention. Si on ne l’avait
pas fait, on aurait perdu deux grands constructeurs
d’automobiles. Mais j’ai eu à reprocher
aux industriels de l’auto de laisser tomber
les sous-traitants, de rang 2 et plus, ceux qui
fabriquent les composants. Là, il ne s’agit pas
seulement d’être en réaction, mais d’anticiper,
de voir comment accompagner ces PME qui
sont le fondement même du savoir-faire qui
fera que, demain, on pourra construire une
auto française avec des équipements français.
Il s’agit de structurer une relation industrielsfabricants
de composants qui n’existe pas aujourd’hui.
La voiture électrique Zoe, qui va
être fabriquée à Flins, va démarrer avec 35 %
de composants français, 65 % d’étrangers.
Nous venons d’obtenir du président de Renault
l’engagement qu’on passe en trois ans à 70 %
de composants fabriqués en France.
Et quand on me dit qu’en Turquie, il coûte
10 % moins cher de produire les petits véhicules,
je pose la question : et le coût des transports
? On ne peut vouloir être exemplaire
en matière écologique sans calculer le taux
d’émission de CO2 que représente de faire
venir un petit véhicule pour le marché français.
La suppression de la taxe professionnelle va
représenter 51 millions d’euros d’économies
pour Renault. Cela compense une bonne part
de ces 10 % d’écart de coût, et cela légitime
qu’on produise plus de petits véhicules en
France.
DANIEL PAUL. Encore une fois, il y a ce que vous
dites et ce qui se passe dans la réalité. Oui, il faut
que la puissance publique intervienne, et il ne
faut pas laisser faire les groupes. Or, on a laissé,
et vous laissez toujours faire. Même dans le cas
de Renault. Parce que l’atterrissage, après le
psychodrame de ces derniers jours (l’injonction
gouvernementale de ne pas délocaliser la production
de la future Clio IV – NDLR), signifie :
vous pouvez continuer ! Renault, qui ne réalise
plus que 25 % de sa production en France, ne
va pas changer d’orientation. Une minorité
de Clio III (120 000 environ) sont produites
en France, à Flins, ce sera à peu près la même
chose pour la Clio IV. En sachant que la Clio
IV est essentiellement destinée à l’importation
en Europe de l’Ouest. C’est un exemple précis
de délocalisation pour réimporter en France et
en Europe de l’Ouest. Cette logique améliore
les profits, fait chuter notre part de production,
met les salariés en concurrence et casse notre
socle social. Elle est inacceptable.
Oui, l’État doit intervenir, mais il ne suffit
pas d’avoir 15 % de participation au capital,
comme chez Renault, pour peser sur les décisions
du groupe. Ni même 33,4 %, comme à
STX, aux chantiers navals de Saint-Nazaire,
où entre 300 et 400 emplois, dont des emplois
d’ingénieurs, vont être supprimés… La présence
au capital n’a de sens que si l’État a la volonté
politique de porter une véritable politique industrielle.
Il faut revoir l’ensemble des aides publiques,
des exonérations de cotisations sociales accordées
aux entreprises ; elles se chiffrent en
dizaines de milliards d’euros, qui devraient être
conditionnés à des objectifs en termes d’emplois,
d’activités. Prenez la recherche, élément
majeur pour améliorer l’outil industriel, la
production, la perception même de l’industrie
par nos concitoyens. Vous développez le crédit
d’impôt recherche (CIR) alors qu’il sert surtout
les grands groupes ; son poids fiscal sera de
4 milliards d’euros en 2010, soit la deuxième
dépense fiscale de l’État. Et cela, sans contrôle sérieux ! La direction d’Alcatel
reconnaît même que le CIR est un « revenu »,
un « effet d’aubaine ».
Les salariés doivent aussi disposer de plus
de droits dans l’entreprise, non parce qu’ils
seraient actionnaires, mais parce qu’ils sont
partie prenante du travail global, et qu’à ce
titre, ils ont leur mot à dire sur les stratégies. Aujourd’hui,
les seuls qui défendent l’industrie, ce
sont souvent les salariés, comme le montrent les
propositions qu’ils font à Renault Sandouville.
CHRISTIAN ESTROSI. Sur le crédit d’impôt recherche,
j’ai demandé une étude pour savoir combien
de brevets financés par le CIR aboutissent à
un produit made in France, combien restent
dans les tiroirs et combien sont utilisés, après
avoir été payés par le contribuable, pour aboutir
à un produit fait hors de France. Si vous
partez pour produire à l’extérieur en utilisant
la matière grise des ingénieurs français, c’est
un vrai problème. Mais je ne veux pas non
plus montrer du doigt ceux qui ne vont pas
jusqu’à la production. Souvent, ce sont des
PME qui n’ont pas les moyens d’investir.
C’est pourquoi il faudra réfléchir, une fois faite
l’évaluation exhaustive du dispositif existant, à
une nouvelle répartition des sommes du CIR,
entre recherche et innovation, pour doper les
produits de rupture qui tirent la croissance et
l’emploi dans la durée. Nous avons l’exigence
d’accompagner le monde industriel français
sur l’innovation et la montée en gamme. Vous
ne sauverez pas l’emploi industriel français si
vous fabriquez des produits médiocres. Cela
vaut pour l’automobile, comme pour le médicament,
où le passage aux biotechnologies
est un combat fondamental, face à Novartis,
aux géants américains…
Vous évoquez l’industrie du médicament.
Mais Sanofi -Aventis, après avoir largement
bénéfi cié du crédit d’impôt recherche,
a annoncé en 2009 son intention de supprimer
1 200 emplois dans la recherche…
CHRISTIAN ESTROSI. Cela s’appelle des restructurations.
Il faut comprendre : soit Sanofi passe aux
médicaments de nouvelle génération, fondés
non plus sur la recherche chimique, mais sur
la recherche biotechnologique, soit il n’y aura
plus, à terme, de Sanofi.
DANIEL PAUL. Sanofi veut réduire sa part de
recherche sur les médicaments en France,
au profit de « produits de santé », faire de la
croissance externe et positionner le groupe dans
d’autres pays, le tout au détriment de nos sites
industriels, des labos de recherche, donc de
l’innovation. Vous le savez bien, les « départs volontaires
» sont des suppressions de postes. Les
salariés se voient proposer aujourd’hui 1,2 %
d’augmentation salariale quand les actionnaires
vont toucher le jackpot : Sanofi annonce
9 milliards d’euros de bénéfice. Résultat ? Des
dividendes en hausse de 80 % en quatre ans.
La colère des salariés de Sanofi est légitime et
je pourrais donner d’autres exemples.
CHRISTIAN ESTROSI. Sanofi a besoin de se tourner
vers l’innovation industrielle pour mettre au
point les médicaments de demain. Forcément,
ce sont d’autres emplois qualifiés qui seront
capables de le faire. Et pour les emplois qualifiés
qui travaillaient sur les savoir-faire de Sanofi
aujourd’hui, Sanofi a pris l’engagement auprès
de moi que, tant qu’ils ne seront pas repositionnés
dans d’autres entreprises et des métiers
équivalents à ceux qu’ils font aujourd’hui, ils
seront préservés.
Il y a un grand absent dans le débat jusqu’alors,
ce sont les banques. Le financement
de l’industrie est une question-clé.
Si les grands groupes peuvent faire appel
aux marchés financiers, et compter sur l’aide
de l’État, ce n’est pas le cas des PME, qui
se heurtent à la frilosité des banques.
Comment, selon vous, faire en sorte qu’elles
contribuent au renouveau de l’industrie ?
CHRISTIAN ESTROSI. Une des propositions émanant
des États généraux de l’industrie est d’augmenter
la part de l’épargne des Français pour
financer l’industrie, par exemple à travers des
investissements des compagnies d’assurances
dans le secteur industriel, notamment en direction
des PME-PMI et des TPE industrielles.
« Dans les États généraux
de l’industrie, tout le monde
le dit : sans innovation, pas
de développement économique,
pas de soutien au maintien
de nos emplois localisés. »
CHRISTIAN ESTROSI
Nos PME souffrent d’un manque de fonds
propres, d’investisseurs stables. D’un autre
côté, notre pays dispose d’un taux d’épargne
parmi les plus élevés du monde. Le premier
capteur de cette épargne, c’est l’assurance-vie,
avec plus de 1 200 milliards d’euros. Une masse
potentielle extraordinaire de financement pour
l’industrie. Il faut mettre en place des règles
permettant d’orienter une plus grande part
de cette manne vers l’industrie. Il faut aussi
travailler sur la proposition, faite par la CGT
et FO, consistant à créer une « banque de l’industrie
». Les PME-PMI n’ont pas assez accès
au crédit, les banques se comportent mal. Ce
nouvel organisme ne serait pas nécessairement
un établissement bancaire en tant que tel, mais
un organisme d’observation, d’orientation du
financement long, qui pèserait sur les banques
pour établir une ligne de conduite favorable au
financement long de nos PMI.
DANIEL PAUL. Depuis le début, je dis que l’enjeu
est de sortir du carcan de la logique financière
dans lequel les banques et les grands groupes
enferment notre industrie. Cette « banque de
l’industrie » qui ferait de l’observation, j’avoue
ne pas bien voir ce que c’est…
CHRISTIAN ESTROSI. Il faut que vous en parliez à
Bernard Thibault !
DANIEL PAUL. Nous, nous proposons la création
d’un pôle public financier, regroupant des organismes
publics comme la Caisse des dépôts,
Oséo, le secteur mutualiste… Avec ce pôle
public, l’État pourrait donner corps à une politique
industrielle, orienter les crédits vers les
PME et les sortir des griffes des grands groupes.
CHRISTIAN ESTROSI. La « banque de l’industrie »
répondrait largement à ces attentes !
DANIEL PAUL. La réalité de votre politique contredit
vos paroles ! Nous proposons aussi de modifier
les relations grands groupes/sous-traitants,
de créer dans les régions des « fonds publics
pour l’emploi », en veillant à toute la chaîne,
qui va de la recherche à la production, dans des
secteurs émergents, mais aussi dits traditionnels.
Des syndicats, la CGT en particulier, ont
regretté la quasi-absence de la question
sociale dans les États généraux de l’industrie.
Le renouveau industriel ne passe-t-il pas par
une revalorisation du travail, en termes de
salaire, de formation, de conditions de travail,
notamment ?
CHRISTIAN ESTROSI. Je soutiens la proposition
d’instaurer une conférence nationale de l’industrie
pour associer enfin à la gouvernance
de la stratégie industrielle chacun des partenaires
sociaux, de façon à prendre pleinement
en compte le volet emploi et formation. Ce
serait, pour moi, le véritable outil de stratégie
industrielle transverse dont notre pays a besoin.
Cette conférence pourrait identifier les secteurs
à fort potentiel de croissance et d’emploi, les
besoins de compétences, et proposer les plans
de formation associés. Dans les États généraux
de l’industrie, tout le monde le dit : sans innovation,
pas de développement économique, pas
de soutien au maintien de nos emplois localisés.
D’un autre côté, tout ça ne doit pas faire de
l’emploi une variable d’ajustement à l’intérieur
de l’entreprise. Il faut donc aussi moderniser
la relation sociale. Ce n’est pas dans le conflit
qu’on peut construire l’avenir de l’industrie,
mais par le dialogue social.
DANIEL PAUL. À quelques semaines des régionales,
vous tentez de donner le change à une opinion
publique très critique devant votre politique
économique, mais, au-delà des mots, votre
objectif est d’adapter notre pays aux exigences
de ces grands groupes qui mènent aujourd’hui
la danse. La quasi-absence du social dans votre
discours est significative. Pourtant, l’augmentation
du pouvoir d’achat, par la revalorisation
des salaires, est indispensable au soutien de
notre industrie. La prime à la casse l’a bien
montré pour l’automobile. En outre, pour faire
face au départ massif en retraite de salariés
dans les années à venir, un effort considérable
de formation s’impose, ce qui justifie notre demande
d’une sécurité d’emploi et de formation.
L’explosion des souffrances au travail a montré
l’urgence d’une amélioration des conditions
de travail.
Enfin, 600 000 chômeurs vont arriver en fin
de droits en 2010. Et ça, c’est le résultat des réalités
économiques et industrielles de ces derniers
mois. Le gouvernement refuse de prendre cette
question en compte, en renvoyant à l’Unedic,
qui est déjà au quatrième dessous. Vous dites
avoir sauvé les banques avec des aides publiques
massives, mais vous continuez d’autoriser les
bonus. Il faut une action, à la hauteur de ce qui
a été fait dans le domaine économique, pour
ces travailleurs en situation difficile.
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