L’aspiration à l’égalité revient en force
Un nouvel élan pour la justice sociale. Un dossier à découvrir dans l’Humanité de lundi. « Une
société égalitaire, c’est le contraire
d’une société de liberté et de
responsabilité », lançait Nicolas Sarkozy le
24 mars dernier, lors d’un
déplacement à Saint-Quentin. Mais plus récemment,
à Versailles, le chef
de l’État a ajusté sa vision, déclarant que
« pour atteindre l’égalité,
il faudra savoir donner plus à ceux qui ont moins ».
S’il semble ainsi
avoir pris conscience du caractère incontournable, politiquement
décisif en période de crise, de la
référence à l’égalité, il
n’est
évidemment pas question pour lui de rompre avec les fondamentaux
du
libéralisme.
L’égalité des chances ouvre aussi, n’en déplaise au chef de l’État qui redécouvre les « critères sociaux » le temps d’un discours, sur la discrimination positive et les logiques de quotas. Plutôt que de renforcer en tant que telles les zones d’éducation prioritaire (ZEP), on donne ainsi la priorité à des expériences comme les « quotas ZEP » de Science-Po. Et que dire du récent rapport proposant un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises ? Cette proposition vise-t-elle à faire progresser l’égalité entre homme et femme ou, plus prosaïquement, à égaliser formellement l’accès au club de celles et ceux qui tirent profit d’un système social inégalitaire ? « Il n’y a aucune contradiction entre la perpétuation des élites et leur diversification : on s’efforce de les diversifier pour les légitimer, pas pour les faire disparaître », tranche l’universitaire américain Walter Benn Michaels, auteur d’un petit livre paru récemment, la Diversité contre l’égalité (1). Reste que les inégalités sociales se croisent évidemment avec les inégalités de genre : aujourd’hui en France, les femmes perçoivent des salaires inférieurs d’environ 21 % à ceux des hommes. Et le racisme peut être structurel, comme en témoigne la perpétuation d’une économie de type colonial dans les Antilles. Les formes d’inégalités sont multiples, mais celle des revenus revient au cœur du débat public. Début 2009, l’affaire des stock-options de Daniel Bouton, alors PDG de la Société générale, a inauguré le scandale des revenus des grands patrons. En tenant compte uniquement des salaires, les patrons les mieux rémunérés de France touchent entre 80 et 270 années de SMIC (2). Des chiffres qui donnent l’aspect d’une provocation au fatalisme grinçant d’Ernest-Antoine Seillière, ancien patron des patrons, lequel déclarait, dans le cadre d’un dossier du JDD du 29 mars consacré au « divorce » entre les Français et les « super-riches » : « Nous passons d’un monde où triomphait la liberté à un monde où domine l’égalité. » De l’égalité redistributrice à l’appropriation socialePour que l’égalité domine vraiment, il faudrait peut-être,
justement, que la liberté triomphe, non pas la fausse liberté du maître
de forge, bien dépendant de ceux qui travaillent pour lui, mais celle
de se réaliser soi-même. Cela implique de passer du refus de
l’inégalité à l’offensive pour une égalité positive. N’était-ce pas
déjà le souci de Marx, opposant, dans sa Critique du programme de
Gotha, la logique « à travail égal, salaire égal » d’une société
« portant encore les stigmates de l’ancienne société capitaliste » à
celle de la société communiste réalisée : « de chacun selon ses
capacités, à chacun selon ses besoins » ?
Les luttes pour la « récupération des biens communs », selon l’intitulé
du manifeste adopté au Forum altermondialiste de Belem, partent
concrètement de cette aspiration à l’appropriation commune, qui se
développe dans le monde, notamment en Amérique latine. Début 2009, la
Bolivie a adopté par référendum une nouvelle Constitution, dans
laquelle certaines ressources, en particulier l’eau, sont considérées
comme des biens non privatisables. C’est là le couronnement de
plusieurs années de luttes populaires contre des multinationales comme
Bechtel, qui utilisaient leur situation de monopole dans certaines
régions pour imposer des hausses de tarifs vertigineuses, excluant de
fait toute une partie de la population de l’accès à l’eau.
Parler égalité, c’est parler démocratieComme à chaque Fête nationale, la
déclaration des droits de l’homme
et du citoyen de 1789 va revenir inspirer les acteurs du débat
politique. De ce texte fondateur, on retient généralement
une
proclamation de portée universelle : « Tous les
hommes naissent et
demeurent libres et égaux en droits ». Il ne
s’agit cependant que du
début de l’article premier, qui se poursuit en stipulant
que « les
distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur
l’utilité
commune. » Ainsi, l’égalité est
dissociée de
« l’égalitarisme » qui
effraie tant la droite, et en même temps rapportée
à l’idée d’un
intérêt général. Mais la question de savoir
qui est habilité à définir
l’intérêt général ou
l’utilité commune n’est pas tranchée. Ce
n’est
qu’avec la révolution de 1848 que disparaît le
suffrage censitaire, qui
subordonnait le droit de vote aux ressources. Et encore, dès
1850, une
dose de ce suffrage est rétablie, par une loi conditionnant le
droit de
vote à trois ans de résidence continue dans une
même commune. Ainsi,
les migrants, petits paysans en exode vers les villes, sont
d’emblée
exclus, ainsi que les ouvriers précaires.
(1) La Diversité contre
l’égalité, Walter Benn Michaels. Éditions
Raisons d’agir, 2009, 7 euros.
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