
Le profit plutôt que la vie
Industrie
pharmaceutique. Les laboratoires ne connaissent pas la crise
conjoncturelle. Ce qui ne les empêche pas de restructurer massivement
leurs unités, au détriment des salariés et de la santé publique.
Grippe porcine : les bonnes affaires des laboratoires entre le Tamiflu et la course au vaccin, à lire dans l’Humanité de vendredi
Salarié
de l’usine de production pharmaceutique 3M de Pithiviers (Loiret),
Jean-François Caparros se caractérise lui-même comme le « témoin de la
mutation du secteur » : il fait en effet partie de la charrette de 110
personnes « sacrifiées pour que les actionnaires puissent toucher leur
argent ». Car ce conglomérat américain se porte plutôt bien. Sur
l’année 2008, l’activité santé du groupe s’est envolée de 8,2 %. C’est
à l’image du secteur, seule industrie à ne pas connaître la crise. En
témoignent les bénéfices engrangés par les principales firmes
pharmaceutiques : 17 milliards d’euros pour l’américain Pfizer, 7
milliards pour le français Sanofi-Aventis, 5 milliards pour le
britannique GlaxoSmithKline… Une industrie « florissante » et
« lucrative », de l’avis des syndicats. Mais qui, selon les
entreprises, enregistre « une faible croissance », due aux « mutations
structurelles du secteur » : développement des médicaments génériques,
ralentissements des « blockbusters » - ces médicaments qui assurent
plus d’un milliard de revenus, mais dont les ventes chutent brutalement
à l’expiration du brevet -, concurrence des pays émergents, émergence
des biotechnologies… Ce que les entreprises oublient de signaler, c’est
que, « pour assurer la poursuite de la rémunération aux actionnaires,
les mesures de réduction des coûts s’intensifient avec un impact social
majeur », comme le souligne Isabelle Freret, secrétaire générale de la
CFE-CGC chimie, lors d’une intersyndicale CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC
et UNSA, réunie pour dénoncer la face cachée du secteur.
Multiplication
des fusions
Depuis 2008, on dénombre en effet une quarantaine de plans sociaux :
1 000 emplois chez Sanofi-Aventis, 900 chez Pfizer, 800 chez MBO et
Innovex (spécialiste de la visite médicale)… Fin 2007, l’industrie
pharmaceutique employait 104 000 personnes en France. Depuis, le
secteur a cessé d’être créateur d’emplois. « Cette situation risque de
s’aggraver dans les prochaines années », reconnaît Christian Lajoux,
président des Entreprises du médicament (Leem).
Si le domaine de la visite médicale est l’un des plus touchés (6
500 suppressions de postes prévus d’ici à 2010), il n’est pas le seul.
La production et la recherche ne sont pas épargnées. « Les
rationalisations industrielles, l’évolution des volumes de production
liée à la délocalisation de certains marchés devraient avoir un effet
négatif sur les effectifs de production », admettent les industriels.
Les grands groupes recourent de plus en plus à la sous-traitance. Et
pour faire face à la concurrence des pays émergents dont les marchés
pharmaceutiques affichent une croissance de 15 %, les laboratoires
multiplient fusions et acquisitions. Ils réduisent notamment leurs
investissements en France en nouant des partenariats avec des firmes
indiennes ou chinoises pour la recherche et le développement (R&D)
qui leur permettent de faire des millions d’économies. Un patron
d’entreprise n’a pas caché qu’ici « quatre échecs coûtent le prix d’un
seul là-bas ».
Virage trop
tardif
Chercheur en R&D chez Sanofi, Stéphane s’attend ainsi, d’ici au
30 juin prochain, à un nouveau plan de restructuration et
« probablement à des licenciements ». Bernard, employé à la production
sur le site de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) de Sanofi, évoque pour sa
part une dégradation constante des conditions de travail : « Les heures
supplémentaires, la pression sur les salaires, la précarité
galopante… »
Pour autant, les entreprises du médicament se disent convaincues
que « le médicament reste un levier de sortie de crise », faisant
allusion au développement des biotechnologies. Le problème, souligne
François Leborgne, délégué fédéral CFDT de la branche pharmacie, c’est
que la France est « en retard » dans ce domaine. Une crainte partagée
par Grégory, salarié d’une unité de bioproduction de Novartis. « Le
virage a été pris trop tard. On ne pourra pas absorber les pertes
d’emplois subies dans le secteur. »
Des perspectives pour l’industrie pharmaceutique, les syndicats
en ont aussi, comme développer la prévention et la R&D. Mais ils
appellent aussi les pouvoirs publics à contraindre les industriels à
rendre les médicaments plus accessibles. Responsable de la CGT chimie,
Manuel Blanco, lui, s’appuie sur une étude réalisée par le cabinet
d’expertise Apex pour le compte du Leem. Le raisonnement est simple :
la rentabilité du secteur est de 14 %. Si on baisse de 1 % cette marge,
on dégage 450 millions d’euros, de quoi financer entre 3 500 et 5 500
emplois.
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