
Non, malgré la crise, les libéraux n'ont pas renoncé à faire pire
Révélations. Pendant la crise, les
prosélytes du libre-échange et les ennemis de la dépense sociale font
le dos rond. Mais si, dans leurs salons ou leurs colloques, ils gardent
le moral, ils le doivent au miracle d’une construction européenne qui a
réalisé leur utopie… Et, quand on va les écouter, ils ne s’en cachent
guère.
Un dossier de l’Humanité, mardi. Dessin : Mima.
Il
n’y a pas quelque chose qui vous surprend, vous, ces derniers temps
dans le débat public ? Un silence d’or, une chape de plomb. Oui, c’est
ça, vous y êtes : mais où sont passés les libéraux ? Les chantres du
libre-échange ? Les promoteurs de l’orthodoxie monétariste ? Les
grandes gueules du marché, de la concurrence libre et non faussée sont
aphones, ou quoi ? Avec la crise mondiale, sûr que chez ces gens-là, on
a senti le vent du boulet. Peu à peu, pourtant, certains d’entre eux
reprennent du poil de la bête et sortent de leurs tanières.
Ainsi, par exemple, à l’initiative de l’Institut Hayek, un
laboratoire d’idées néo-libéral autrichien, un « pèlerinage pour
l’économie de marché » (« free market road show » en anglais dans le
texte) vient de se dérouler dans toute l’Europe et, mardi dernier, dans
la salle des mariages de la mairie du XVIe arrondissement de Paris,
c’est le député UMP Claude Goasguen qui a accueilli l’étape française
d’une opération idéologique visant à expliquer que la crise provient en
fait de la régulation politique des marchés.
Très discrets, mais guère inquiets, les libéraux font le dos rond en
attendant des jours meilleurs… En mars, à l’occasion d’une réunion à
New York de la Société du Mont-Pèlerin, le réseau de croisés
néo-libéraux fondé en avril 1947 par Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke
afin de contrecarrer tout à la fois l’influence du marxisme, du
keynesianisme et du socialisme, l’économiste italien Antonio Martino se
veut placide en petit comité : « Tout au long de l’histoire de
l’humanité, mais plus encore ces trente dernières années, la liberté
économique a fourni l’illustration forte et définitive de sa
supériorité sur n’importe quelle autre organisation sociale,
argue-t-il. Personne aujourd’hui, sauf en Birmanie et à l’université
d’Harvard [censée abriter les derniers keynesiens, NDLR] ne croit qu’il
puisse y avoir une alternative meilleure que le marché. Seul un coup de
folie, immature, pourrait entraîner l’humanité dans la mauvaise
direction. Le marché, l’une des plus grandes découvertes de la race
humaine, va rester là, malgré les tentatives des politiciens qui
voudront le tuer. »
Chez les libéraux, la confiance règne donc.
Et pour tout dire, on
les comprend… Prenez l’Union européenne
transformée dès l’origine en
meilleur vecteur du néo-libéralisme sur le continent et
même sur la
planète. Aujourd’hui, à la différence des
partisans sérieux d’une
Europe sociale et démocratique, les libéraux n’ont
même pas besoin,
eux, d’être bien nombreux, de descendre dans la rue, de
gagner des
référendums, de rejeter des traités qui gravent
dans le marbre des
conceptions politiques particulières de l’Union
européenne ou encore
d’élire, à l’occasion des prochaines
élections européennes, des
représentants défendant réellement leurs
intérêts. Comme le démontrent
François Denord et Antoine Schwartz dans
« L’Europe sociale n’aura pas
lieu », l’utopie néo-libérale a
justement été réalisée à
l’échelle du
continent grâce à ces cinquante ans de construction
européenne. Le
cadre institutionnel de l’Union roule pour les partisans des
marchés
libres : unanimité toujours requise au Conseil des
ministres sur les
grandes questions sociales ou celles liées à la
fiscalité, indépendance
de la Banque centrale européenne ou de la Commission
placées hors du
contrôle démocratique… Le processus d’un
élargissement sans
harmonisation sociale dilue, lui aussi, toute perspective d’une
Europe
qui puisse aller au-delà de la simple mise en concurrence
générale des
sociétés entre elles.
Tout n’est peut-être pas joué pour autant, car les néo-libéraux ont,
malgré tout, été effarouchés par les résultats des consultations
populaires sur le traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas.
« L’une des grandes leçons des référendums, c’est que les Européens
ayant le sentiment que les Etats membres ne pourraient plus leur
garantir un certain niveau de protection sociale vont rejeter l’Union
européenne », observe par exemple la Konrad Adenauer Stiftung, une
fondation très proche de la CDU allemande, l’une des pièces maîtresses
du réseau de think tanks ultra-libéraux européens, rassemblés dans
l’European Ideas Network. Mais aujourd’hui, à la faveur de la
« paralysie » de l’Union européenne, les libéraux comptent bien enrayer
toute velléité de construire autre chose qu’un grand marché. Et chez
certains d’entre eux, déjà, pointe un nouveau rêve, celui de parachever
les libéralisations dans l’Union en effaçant définitivement les
pourtant très modestes capacités de régulation qui subsisteraient à
l’échelle européenne. En somme, après avoir privé les Etats de leurs
prérogatives essentielles en matière économique, budgétaire et
monétaire, il s’agirait de retirer à l’Union européenne toute ambition
politique commune.
Souvent outranciers et pousse-au-crime, parfois énamourés, gais
comme des pinçons ou agiles comme des cabris : « L’Europe, l’Europe,
l’Europe… Oui, à fond, mais celle-ci, et pas celle-là ! » L’Humanité
est allée lire et écouter ce que disent les néo-libéraux du passé, du
présent et de l’avenir de l’Union européenne quand ils sont entre eux,
dans leurs colloques ou leurs salons. Révélations.
Services publics. Mille mercis, l’Europe !
Comment les libéraux défendent leurs acquis communautaires
« L’Europe est une opportunité sans égale. » Porte-parole de
l’association Liberté chérie, qui a eu le vent en poupe trois semaines
durant au printemps 2003 quand il s’agissait de rassembler les
« otages » de la grève contre la réforme des retraites, Edouard Fillias
a, sous un titre pince-sans-rire - « De l’Europe ultra-sociale » -,
craché le morceau lors du débat référendaire en France. « Nous
percevons l’Union européenne comme une promesse de liberté, elle est
une circonstance heureuse de l’Histoire, synthétise-t-il. En cinquante
ans, la construction européenne s’est affirmée comme l’alliée la plus
précieuse des libertés : liberté de circulation des biens et des
personnes, liberté du commerce, contre-pouvoir aux abus des Etats grâce
à la Cour de justice des communautés européennes. (…) Dans notre pays,
l’homme fort des réformes, c’est l’Union européenne. Elle a initié
l’abrogation progressive des monopoles d’Etat dans la téléphonie ou
l’électricité, l’ouverture de l’économie, le contrôle des finances
publiques par un tiers indépendant, la Commission… »
Quatre ans plus tard, on retrouve ces boy-scouts hardis
de la cause
libérale en pleine campagne électorale pour les
européennes. Avec
Sabine Herold, ancienne pasionaria de Liberté chérie,
à la tête du
mouvement Alternative libérale. « Pendant la crise,
nous, les libéraux,
on se refait de traiter de monstres », pleurniche-t-elle. Le
20 avril
dernier, par exemple, devant une quinzaine d’étudiants
d’une petite
école de management parisienne, la jeune femme de 27 ans livre
une
démonstration édifiante, et passablement
échevelée, de ses
« idées »…
« L’Union européenne s’est bâtie
sur le libre-échange et sur la libre
circulation des capitaux et des personnes, rappelle-t-elle. Dans ces
temps de crise économique, avec les interventions massives de
l’Etats
et les tentations protectionnistes, l’Europe doit veiller
à ce qu’aucun
Etat ne ferme ses frontières. C’est son premier
rôle, elle n’a pas
forcément à coordonner des plans de relance qui de toute
façon ne
marcheront pas… Face à la misère sociale, il faut
continuer le commerce
et, c’est vrai, redonner du pouvoir d’achat aux
Français. Comment
faire ? Le levier de la planche à billets est, fort
heureusement, dans
les mains de la BCE qui lutte, et c’est fort heureux là
encore, contre
l’inflation… Ce qui grignote du pouvoir d’achat, ce
sont les monopoles.
La libéralisation de la téléphonie et du transport
aérien, en
permettant d’aller sur des compagnies low cost, ça a
donné beaucoup de
pouvoir d’achat à nos compatriotes ! Et grâce
à l’Europe, le monopole
de la SNCF va sauter en 2009 et idem pour la Poste en 2011. Mais il y
en a un autre que l’Europe peut nous aider à faire sauter
et dont on
parle peu, c’est celui de la Sécu ! » Pour
Sabine Herold, « ce n’est
pas avec nos hommes politiques qu’on aurait eu la fin de ces
monopoles
publics, mais c’est de l’Europe qu’est venu cet
espoir ! On est bien
conscients que l’Europe nous a apporté beaucoup de
choses. »
Hommage. Happy birthday, Miss Maggie !
Comment le thatchérisme a gagné en Europe
En France, l’anniversaire est passé largement inaperçu, mais il y a
trente ans, début mai 1979, Margaret Thatcher arrivait au pouvoir en
Grande-Bretagne. Et contrairement aux fables colportées ici ou là, son
influence sur le projet technocratique et néo-libéral de l’Union
européenne aura été déterminante. Passé par l’Institut français pour la
recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP),
recyclé à l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF),
Nicolas Lecaussin se charge de célébrer l’événement, avec trompettes et
flonflons. « La grande victoire de Madame Thatcher réside surtout dans
le fait que de nombreux pays ont suivi son exemple et ont mis en
pratique des réformes qu’elle avait menées, écrit-il. De l’Irlande aux
pays de l’Est en passant par les pays du Nord de l’Europe, les
gouvernements ont privatisé et déréglementé. Même la bureaucratie
bruxelloise, sévèrement épinglée dans son fameux discours de Bruges [en
1988, soit après avoir largement inspiré l’Acte unique européen, NDLR]
comme une potentielle ennemie de la Grande-Bretagne, ne fait que
prêcher la déréglementation économique, l’ouverture à la concurrence,
la privatisation des entreprises et la baisse des dépenses publiques. »
Euro et BCE. Et maintenant, tuons les banquiers centraux !
Comment éviter tout saccage par des « canailles »
Au tournant du siècle, Erika, la fille d’Antonio Martino,
économiste, député en Italie et ex ministre berlusconien de la Défense,
a écrit une thèse sur l’euro et le dollar. Et le père a eu la bonne
idée de la transmettre au pape de la fameuse Ecole de Chicago, Milton
Friedman. « Comme tu sais, je suis plutôt cynique vis-à-vis de l’euro
et assez sceptique sur comment ça fonctionnera, lui répond l’ami
ultra-libéral américain dans une lettre du 12 mars 1999. Ceci dit, je
suis désormais moins pessimiste qu’auparavant, simplement parce que je
ne me serais jamais attendu à ce que les différents pays fassent preuve
de la discipline exigée pour entrer dans l’euro. La convergence entre
les taux d’inflation, les taux d’intérêts, etc. a été plus forte et
plus rapide que je le pensais. »
Dans une longue « étude » publiée en juillet 2008 par une fondation
libertarienne de Turin (Istituto Bruno Leoni), Antonio Martino se
déclare « convaincu que la constitution fiscalo-monétaire adoptée avec
l’introduction de la monnaie unique européenne est en harmonie avec
l’héritage intellectuel de Friedman ». Et il le démontre de manière
convaincante : la monnaie unique est confiée à « un système de règles
impartiales » qui « interdisent aux gouvernements d’endetter leurs
propres pays jusqu’à la faillite » ; la stabilité des prix est
impérative ; l’inflation est combattue et - ce qu’il ne dit pas
explicitement - la modération salariale est garantie… « Au moins dans
ses intentions, écrit-il, le monde de Maastricht est un monde de règles
rigoureuses et impartiales, un monument vivant à la gloire du
libéralisme et du marché. » L’euro est donc bien une « application des
leçons de Milton Friedman », mais il a encore une grosse faiblesse :
les banquiers centraux « indépendants » demeurent des hommes de chair
et de sang, et pas de simples textes de loi qui dépossèdent strictement
les Etats et les institutions européennes des politiques monétaires.
« La sagesse libérale a, conclut-il, toujours soutenu que, vu la
possibilité que les canailles finissent par arriver au gouvernement,
les constitutions doivent circonscrire ce risque. Pas parce que ce
scénario est inévitable, mais simplement parce qu’il est possible.
Jusqu’ici la BCE s’est comportée de manière acceptable et elle a réussi
à résister aux pressions des gouvernements nationaux, mais nous n’avons
aucune garantie que cela restera le cas dans le futur. Comme Milton
disait souvent, « la monnaie est trop importante pour être abandonnée à
des banquiers centraux ». Il pourrait avoir eu raison une fois de
plus. »
Démocratie. Vive la division européenne !
Comment l’élargissement joue pour le marché
Chercheur à l’European Enterprise Institute,
Fredrik Segerfeld
vient, le 17 mars dernier, de publier un vibrant appel « en
défense de
l’élargissement de l’Union ». Pour lui,
derrière les sempiternels
arguments « humanistes » et
« généreux » - il s’agit
d’« élargir la
famille européenne, d’accueillir un nombre croissant de
pays dans une
claire identité démocratique, occidentale, basée
sur l’économie de
marché et le respect des droits de
l’Homme » -, l’essentiel est
ailleurs. « Il y a beaucoup d’aspects de l’Union
européenne qui tendent
à éliminer les différences entre les Etats
membres, regrette-t-il. Et
pas seulement dans des législations ou des
réglementations qui
harmoniseraient des standards ou d’autres éléments
de la vie
économique, mais aussi parce que la libre circulation des
facteurs de
production conduit automatiquement à des convergences entre les
Etats
membres. Avec le temps, comme les pays deviennent de plus en plus
similaires, il y a moins de place pour la concurrence institutionnelle.
L’élargissement crée un appel d’air dans ces
processus. D’abord, parce
que les nouveaux entrants ne sont pas semblables aux anciens Etats
membres, ce qui, par définition, relance la concurrence
institutionnelle ; ensuite, parce que les nouveaux entrants
rechignent
à accepter des limitations, législatives ou
réglementaires, à leur
possibilité d’utiliser leurs avantages comparatifs et que,
dès lors,
ils coupent l’herbe sous le pied aux défenseurs
d’intérêts particuliers
qui voudraient entraver la concurrence et la création de
richesses par
des mesures politiques. Plus il y a de diversité dans
l’Union
européenne, moins il y a de place pour la planification
centrale ; et
moins il y a de planification centrale, plus il y a de croissance
économique et de prospérité. Dans une perspective
économique, c’est
peut-être le meilleur argument pour un élargissement
continuel… »
Mythologie. A bas l’harmonisation !
Comment Christophe Colomb a découvert la concurrence
« Pourquoi l’Europe s’est-elle imposée comme la principale économie
mondiale pendant des siècles jusqu’à devenir la région dominant le
commerce mondial, le centre des politiques planétaires, doté d’une
puissance militaire supérieure aux autres ? Et pourquoi réussit-elle
encore, en commun avec les Etats-Unis, à jouer un rôle si important sur
la scène mondiale ? » Co-directeur de l’European Enterprise Institute
et vice-président du groupe PPE au Parlement européen, le suédois
Gunnar Hökmark a sa petite idée : alors qu’au 16e ou 17e siècle, la
Chine, l’Inde ou le monde arabe « n’étaient pas inférieurs à l’Europe
tant sur le plan culturel que sur le plan intellectuel », notre
continent était, avance-t-il dans un éditorial de 2007, dirigé par des
élites différentes entre elles. « Ce qui était impossible ou interdit
dans un Etat était accepté, toléré ou même soutenu dans un autre. C’est
ainsi qu’après avoir été rejeté quelque part, Christophe Colomb a
réussi à trouver ailleurs de quoi financer son entreprise. » Dans une
tribune plus ancienne (décembre 1990), le Français Pascal Salin, membre
de la Société du Mont-Pélerin qui, sous le patronage de Friedrich
Hayek, rassemble aujourd’hui la crème de la crème des reaganiens encore
en circulation sur la planète, estime que « l’immense mérite de la
civilisation européenne est qu’elle a incité les hommes à se
différencier toujours davantage ». A l’époque, l’économiste de combat
ultra-libéral feint de croire à l’imminence du péril d’une
« harmonisation » fiscale ou sociale en Europe : « Harmoniser !,
s’étrangle-t-il. Est-ce là un objectif digne des êtres humains ? Les
hommes ne sont pas les ouvrières interchangeables d’une ruche
d’abeilles. Leur donner pour but de vivre dans des environnements
semblables les uns aux autres, c’est poursuivre un rêve totalitaire.
(…) A l’harmonisation des fiscalités, des réglementations, des lois, il
convient de substituer la concurrence et le libre choix des producteurs
et des consommateurs. Un marché unique n’est pas un marché unifié,
c’est un marché libéré. »
Atlantisme. Vite, un grand marché avec les USA !
Comment les néo-libéraux renouent avec leur utopie ancestrale
Début mars 2008, à l’initiative de l’European Ideas Network, le
réseau qui fédère les think tanks néo-libéraux, un groupe de travail
sur « L’Union européenne face aux défis de 2025 » a élaboré une feuille
de route bigrement intéressante, sous le haut patronage d’Edouard
Balladur, ancien premier ministre français et surtout auteur, en 2007,
d’un livre intitulé « Pour une union occidentale entre l’Europe et les
Etats-Unis ». Selon le compte-rendu officiel de la réunion, les
participants s’accordent pour appeler de leurs voeux un rapprochement
structurel entre les Etats-Unis et l’Europe dans le cadre de la
mondialisation « où l’Occident pèse de moins en moins lourd ». « La
solution n’est autre qu’un grand marché transatlantique, aussi
approfondi que le marché unique, avec une véritable liberté de
circulation et une harmonisation fiscale, qui réunirait un milliard de
consommateurs. (…) De même, une coopération transatlantique sur les
problèmes géostratégiques est possible. Cette coopération pourrait par
exemple se faire au sein d’un Conseil transatlantique réunissant les
présidents américain et européen, entourés d’autres personnalités. Les
présidents de la FED et de la BCE pourraient y participer. (…) L’Union
occidentale ne se fera pas en quelques années. Cela fait cinquante ans
qu’on construit l’Europe et elle n’est pas encore achevée. Mais si dans
cinquante ans l’Union occidentale a fait autant de progrès que l’Union
européenne au jour d’aujourd’hui, ce sera un grand pas en avant. Il
faut faire l’Europe non pas pour se défaire des USA, mais pour refaire
l’Alliance atlantique. »
Taxes. Il n’y a pas d’impôt heureux
Comment les paradis fiscaux sauvent l’Europe
En France, Contribuables associés, le lobby anti-redistribution des
richesses, a fait début mai une série d’éloquentes « propositions pour
réformer l’Europe » : plafonnement du budget européen à 1% du PIB des
Etats membres pour tarir la « source d’une immense gabegie », réduction
de moitié des fonds structurels européens, suppression progressive de
la politique agricole commune (PAC), refus de toute perspective
d’harmonisation fiscale « prétexte à l’augmentation des impôts et
jamais à leur réduction », etc. Selon eux, « les technocrates de
Bruxelles souhaitent ardemment une harmonisation fiscale de l’Union
européennes » - on ne sait pas trop où ils sont allés chercher ça, et
ils confondent sans doute les « technocrates » avec les millions de
salariés et de chômeurs qui subissent les multiples effets du dumping
social et fiscal, mais passons ! D’après eux, on voudrait « priver les
contribuables les plus écrasés d’impôts, au premier rang desquels les
contribuables français, de positions de repli à l’intérieur de
l’Union ». Une « position de repli » est un paradis fiscal et c’est
cela qu’il faut défendre, comme le fait aussi Guillaume Vuillemey,
chercheur à l’Institut Molinari : « L’existence de territoires
combinant secret bancaire et fiscalité faible est tout à la fois une
protection pour les contribuables et une limitation au pouvoir de
taxation des Etats. » Pour le Suisse Pierre Bessard, président du
Liberales Institut, « en limitant la capacité des gens à voter avec
leurs pieds et à emporter leurs capitaux avec eux, une harmonisation
favoriserait les charges fiscales les plus élevées et saperait le droit
de propriété. Elle encouragerait également les politiques sociales
invraisemblables et la régulation envahissante des marchés, tout en
handicapant l’innovation institutionnelle qui est la conséquence de
l’émulation entre les meilleures pratiques. Cela menacerait de
détricoter les conditions qui ont mené au succès exceptionnel de
l’Europe et de la renvoyer vers la gestion coûteuse en déficits
publics, et sans espoir, de gouvernements paternalistes… »
Libéralisations. Europe : à consommer avec modération
Comment les libéraux font le coup de la « panne »
Le flamboyant Frits Bolkestein, ex commissaire européen en charge du
Marché intérieur et auteur de la fameuse directive de libéralisation
des services, est connu pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. On
s’en souvient pendant le débat référendaire en France, après des mois
de fanfaronnades - à chaque visiteur, il montrait fièrement la Une de
« L’Huma » en juin 2004 avec son titre « Le missile Bolkestein » -, les
partisans du « oui » l’avaient très chaudement prié de la fermer.
Depuis qu’il n’est plus aux affaires, que le traité a été rejeté et sa
directive amendée, il est de nouveau libre. Le 8 avril 2007, au cours
d’un déjeuner-conférence organisé à Bruxelles par trois think tanks
ultra-libéraux (Ludwig von Mises Institute, Institut Turgot et Hayek
Institute), le bouillant Hollandais invite l’Europe à se reconcentrer
sur ses « activités principales » définies depuis plus de 50 ans dans
le traité de Rome. Selon lui, en dehors du « commerce international »
et de la « politique de la concurrence », il n’y a rien à attendre de
l’Europe et c’est très bien ainsi ! « Beaucoup sont désenchantés parce
que l’ Union européenne a été survendue », remarque-t-il. Pariant sur
l’inflexibilité ultra-libérale de l’Angleterre ou des nouveaux entrants
à l’Est, Bolkestein fustige les réticences face au modèle du travail
flexible : « Que peut bien avoir de social un modèle économique qui
crée 12 % de chômage en Allemagne et 10 % en France ? (…) Il est
certain que les chômeurs français préféreraient un petit travail à pas
de travail du tout. Il fut un temps où l’axe Bonn-Paris était le moteur
de l’Europe. Le couple actuel est un frein. (…) La seule façon
d’avancer est d’améliorer notre compétitivité en permettant la
concurrence et en rendant les marchés plus flexibles. Les gouvernements
italien, allemand et français ne le feront probablement pas. La
« vieille Europe » existe, elle se cramponne désespérément à une pensée
économique obsolète. Il appartient donc à la Commission de sonner le
tocsin. »
Surenchère. L’essence de l’Europe est le marché, rien que le marché
Comment les ultras des ultras jouent les aiguillons
Alors que le néo-libéralisme constitue
l’ADN de l’Union européenne,
certains ultra-libéraux multiplient, ces derniers temps, les
surenchères face à un hypothétique
« approfondissement » de
l’intégration européenne, au point qu’ils
font mine de croire que le
traité de Lisbonne pourrait finir par menacer les traits
essentiels de
l’Europe libérale. Parmi eux, Vaklav Klaus, le
président de la
République tchèque, ami personnel de Milton Friedman et
habitué des
raouts organisés par la Société du
Mont-Pèlerin, est en passe de
devenir une idole. Dans un entretien récent accordé
à Henri Lepage, un
des derniers madelinistes français, il revendique
l’étiquette
d’« euroréaliste » libéral
plutôt que celle d’« europhobe »
nationaliste, hâtivement véhiculée dans la presse
internationale. Et,
le 20 février dernier, au Parlement européen, c’est
le même qui ose
expliquer que « tous les acquis positifs obtenus en Europe
durant les
cinquante dernières années » seraient
aujourd’hui mis en péril par des
« tentatives visant à accélérer,
à approfondir l’intégration et à
transférer davantage de décisions touchant aux conditions
de vie des
citoyens des Etats membres ». « Il faut dire
sincèrement que le système
actuel de l’Union est celui du marché opprimé et du
renforcement
continu de la gestion centrale de l’économie »,
ne craint-il pas
d’avancer.
En France, dans leur « Nouvelle Lettre » hebdomadaire, la poignée de
forcenés libéraux que compte encore l’Association pour la liberté
économique et le progrès social (ALEPS) dissèque, le 2 mai, la campagne
électorale pour les européennes. Abhorrant le slogan, pour le moins
opportuniste, de l’UMP - « L’Europe qui protège » - ou moquant Philippe
de Villiers qui prétend renouer avec le « protectionnisme » du traité
de Rome - « ce qui est une interprétation du traité plutôt
discutable », notent-ils avec délectation -, ceux qui considèrent
qu’aujourd’hui la France est « en réalité victime du socialisme
extrême » déplorent de ne rien entendre sur l’Europe libérale à droite.
« Tous jouent sur la fibre protectionniste, souverainiste, sur
l’harmonisation obligatoire, l’uniformisation fiscale ou sociale : ils
n’ont donc rien compris à ce qui fait l’essence de l’Europe, sa
diversité, ses libertés. Si l’Europe est malade, ce n’est pas de son
économie, c’est de l’Etat, de Bruxelles, de sa bureaucratie, de sa
volonté d’uniformiser. Si on veut sauver l’Europe, il faut qu’elle
assume son rôle prioritaire de défenseur des libertés, pour rester une
zone de libre-échange, abandonnant ses politiques communes. »
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