

18/03/2010
Les salariés refusent toujours de payer la crise
Le contexte électoral n’a pas fait taire les
conflits sociaux. À quelques jours de la mobilisation
interprofessionnelle du 23 mars, le climat social est électrique sur les
salaires dans beaucoup d’entreprises privées.
C’était déjà devenu vrai pour les précédents
scrutins. Mais la tendance semble s’installer : il n’y a plus de
parenthèse électorale pour les luttes. À quelques jours de la
mobilisation interprofessionnelle du 23 mars, le climat social est
bouillonnant. Enseignants, magistrats, personnels des hôpitaux,
médecins, professionnels de la petite enfance et beaucoup de salariés
d’entreprises du secteur privé manifestent ou se mettent en grève,
témoignant d’un climat revendicatif qui n’est pas pour rien dans la
sanction que vient de subir l’UMP lors du premier tour des élections
régionales, dimanche. Dans un communiqué, la CGT voit dans les résultats
électoraux « l’expression d’un fort mécontentement des salariés
vis-à-vis de la politique économique et sociale défendue par le
président de la République ». À l’initiative de l’intersyndicale CGT,
CFDT, Unsa, FSU, Solidaires, les salariés sont appelés à s’exprimer de
nouveau, cette fois dans la rue et par la grève, mardi prochain, à
l’occasion de la journée interprofessionnelle sur l’emploi, les salaires
et les retraites. Dans l’ombre du débat électoral, la préparation de ce
23 mars s’organise.
le pouvoir d’achat devrait
encore reculer
Depuis les grandes mobilisations de 2008 et 2009, qui avaient
rassemblé jusqu’à 3 millions de personnes, il se passe exactement ce que
les salariés redoutaient : malgré les grands discours sur la
moralisation du capitalisme, le gouvernement et le patronat leur font
payer la crise. Et, sauf si la sanction est telle, dimanche, pour le
second tour, que Nicolas Sarkozy ne puisse plus rester sourd, le pire
est à venir. Au nom de la réduction des déficits publics, la fonction
publique va être dépecée (et les services qui vont avec). Au nom de
l’égalité de traitement entre secteur public et privé, les critères de
départ en retraite vont être durcis. Déjà, la revalorisation des
pensions qui se profile pour le 1er avril ne serait que de 0,9 %. Quant
au pouvoir d’achat, déjà largement entamé par les suppressions d’emplois
et le chômage partiel, il promet de reculer encore. L’inflation repart à
la hausse (+ 0,6 % en février, et + 1,3 % sur un an) mais la plupart
des entreprises cherchent à imposer des augmentations salariales qui
plafonnent à 1 %.
« Chez Thales, malgré des
résultats négatifs, 100 millions d’euros sont
provisionnés pour être distribués aux actionnaires
en juin prochain. Et ce, alors que la proposition d’augmentation
pour les salariés est de 1 % », témoigne
Laurent Trombini, coordinateur CGT du groupe. Le 18 février
dernier, qui devait être la dernière séance de
négociation avec la direction, des milliers de salariés
ont débrayé et 10 000 signatures
étaient rassemblées en deux jours sur la pétition
syndicale. « Il faut remonter longtemps en arrière
pour voir une telle mobilisation », souligne le
syndicaliste. La journée d’action suivante, le 11 mars, a
rassemblé encore plus de monde. L’intersyndicale appelle
de nouveau à faire grève aujourd’hui.
« Après des années de sacrifices, les
salariés veulent que leur travail soit reconnu et demandent un
juste retour sur investissement », assure Laurent Trombini.
Les salariés du groupe Safran manifestent aussi
aujourd’hui , à l’appel de
l’intersyndicale. « Prospérité pour les
actionnaires, austérité pour les salaires »,
dénonce le communiqué de la CFDT. « Chez
Vinci, les salariés payent la crise, pas les
actionnaires », entonne aussi la CGT du groupe de BTP,
appelant à s’exprimer le 23 mars, puis lors de
l’assemblée générale des actionnaires, le 6
mai. Certains rapports de forces parviennent à imposer des
reculs. Chez Danone produits frais, la direction a
concédé 2 % d’augmentation au bout de deux
jours. Celle de Système U a dû aussi céder du
terrain après cinq jours de blocage d’entrepôts. Les
salariés de Renault sont parvenus à arracher une prime de
500 euros.
le medef toujours
aussi peu partageur
Dans un contexte où, malgré la crise, les actionnaires, les grands
patrons ou les traders continuent d’être grassement rémunérés (1,8
milliard d’euros de bonus pour 8 000 traders en 2009), l’atonie des
salaires est vécue comme une injustice. Il y a un an, le président de la
République promettait d’ouvrir le débat sur le partage des richesses
dans les entreprises, proposant même un partage en trois tiers
(salariés, capital, investissements) et menaçant d’une loi si les
« partenaires sociaux » ne se mettaient pas d’accord. Promesse non
tenue. Le Medef a freiné des quatre fers. Nicolas Sarkozy a relancé le
débat en janvier et a de nouveau promis une loi dans trois mois. Le
Medef veut bien « informer », mais il se montre toujours aussi peu
partageur. Pour sa présidente, Laurence Parisot, « les marges de
manœuvre » des entreprises sont trop faibles pour augmenter les
salaires. Ne reste plus, pour les salariés, qu’à donner de la voix.
Produire autrement et plus pour partager mieux
Une répartition plus équilibrée des richesses
appelle la promotion à la fois des salaires et de l’emploi et un
changement du type de productivité des entreprises.
Comment parvenir à une répartition plus juste de
la richesse nouvelle créée, de ce que les économistes appellent la
valeur ajoutée (1) ? Cette question taraude la société française et
elle n’a jusqu’à présent pas reçu de réponse pérenne et satisfaisante
même si les luttes populaires ont permis de donner des répliques
importantes mais partielles.
Les dividendes
La question du partage des richesses ne peut être abordée par le
petit bout de la lorgnette comme le fait Nicolas Sarkozy, lui qui la
réduit au seul problème de la répartition des bénéfices par le biais de
l’intéressement et de la participation. Il est vrai que le président de
la République essaie ainsi de faire pièce à l’indignation populaire
suscitée par la montée des rémunérations des actionnaires. Les
dividendes distribués par les entreprises, notamment par le gotha du CAC
40, ont explosé. En 1993, les dividendes nets versés par l’ensemble des
entreprises non financières représentaient 2,2 % de la valeur ajoutée.
Quatorze ans plus tard, en 2007, cette part montait à 5,1 %. Cette
évolution est la conséquence de la financiarisation du capitalisme, de
l’influence accrue des marchés financiers sur les gestions d’entreprise
(2).
On comprendra que cette problématique du partage des seuls bénéfices
est un piège. Dans sa logique, pour augmenter la rémunération des
salariés, il faudrait que ces derniers mettent tout en œuvre pour
augmenter le bénéfice de leur entreprise. À quel prix ? Au détriment de
leur salaire de base, de leurs conditions de travail, de leurs
emplois ?
On invite ainsi les salariés à lâcher la proie pour l’ombre. Cela pour
au moins trois raisons. D’abord parce que, comme le souligne un
organisme officiel (3), cette politique qui indexe une partie des
rémunérations sur les bénéfices favorisent ainsi « la modération
salariale ». Ensuite parce qu’il s’agit d’un système très inégalitaire.
Une étude du ministère de l’Emploi (4) montre que si 54 % des cadres
bénéficient des dispositifs de participation, ce n’est le cas que de
38 % des employés et de 43 % des ouvriers.
La masse salariale varie avec l’emploi
En dernier lieu, parce que la promotion de la qualification des
salariés et de l’emploi suppose une ambition bien plus grande que la
diminution des bénéfices des actionnaires même si celle-ci ne peut être
négligée. Le bénéfice n’est qu’un résultat final, il fluctue en fonction
de la conjoncture et des stratégies directoriales. Un management
d’entreprise qui souhaite afficher un bénéfice à la hausse ou à la
baisse, voire une perte, pourra faire varier les provisions, alourdir ou
alléger la barque de certaines charges. Comment placer la politique
salariale d’une entreprise à la remorque de ces choix ?
D’autant plus que limiter ainsi la réflexion sur la place des salaires
dans une entreprise et un pays, c’est accepter que la politique de
l’emploi échappe à l’intervention des salariés. La masse salariale
évolue à la fois au gré de la politique des salaires du patronat et du
gouvernement et aussi de leur politique de l’emploi. Ainsi, si dans le
groupe Renault les dépenses de personnel sont passées de 133,9 à 124
milliards d’euros entre 2007 et 2009, c’est d’abord parce que les
effectifs ont baissé de 133 854 à 124 307 salariés. La masse salariale
évolue également au rythme de la transformation des qualifications, la
place des cadres et des techniciens augmentant, celle des employés et
des ouvriers diminuant. Ou au rythme du développement des emplois
précaires.
Ne pas oublier la productivité
La justice en matière de répartition des richesses suppose aussi que
le type de productivité soit interrogé. Ainsi, avec la crise, nombre de
directions tentent de redresser leurs marges en augmentant la
productivité apparente du travail, en intensifiant les cadences ou en
remplaçant les hommes par des machines. Le conflit sur les salaires qui a
éclaté chez Danone est contemporain du plan de relèvement de la
productivité. Pour rééquilibrer le partage des richesses il faut agir
aussi sur la façon dont elles sont produites, en privilégiant le
développement des capacités humaines.
Cela suppose à l’heure de la
révolution informationnelle de transformer ce type de productivité en
privilégiant la formation, les conditions de travail des salariés afin
de permettre l’utilisation la plus efficace des progrès technologiques,
cela suppose aussi de réduire les prélèvements financiers (intérêts et
dividendes) sur l’activité, notamment en agissant sur les conditions de
financement des entreprises. Toutes mesures qui supposent de lutter et
de gagner des positions nouvelles, des droits et pouvoirs permettant de
rééquilibrer le partage de la richesse et de changer les conditions de
sa réalisation. Produire autrement et plus pour partager mieux.
Pierre Ivorra
(1) La valeur ajoutée est constituée des ressources dégagées par le
travail déduction faite des biens et des services consommés.
(2) Cf. Économie et politique, numéros de juillet et septembre 2009.
(3) Centre d’analyse stratégique, note de veille n° 124, février 2009.
(4) Dares, juin 2008.
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