
La gauche doit sortir de son pré carré
Par Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF. 
Quel
est le scénario qui semble se dessiner en cette rentrée politique ?
Sarkozy est à l’initiative, en convoquant les banquiers, en installant
la commission Juppé-Rocard pour définir les « priorités stratégiques »
du « grand emprunt national », en préparant un nouvel impôt sur les
ménages alors que les mille plus gros contribuables vont recevoir de
l’administration fiscale un chèque moyen équivalant à trente années de
smic. Un an après le discours de Toulon et la promesse d’attaquer la
crise à la racine, la droite engage une nouvelle offensive idéologique
en cherchant à installer un consensus national, deux ans avant la
présidentielle, tout en durcissant encore sa politique de casse
sociale, économique et démocratique.
En même temps, une petite musique nous laisse croire que les premiers
signaux de reprise et de relance sont là. La vérité est que la
situation de l’emploi est désastreuse, avec en cette rentrée 700 000
jeunes qui arrivent sur le marché du travail, avec un crédit qui reste
rationné (75 000 faillites de PME-PMI en 2009, un record), avec les
grands groupes qui recommencent à faire le choix de la financiarisation
au détriment des investissements utiles. La spéculation repart de plus
belle. Bref, aucune leçon de la crise n’a été tirée.
Nous sommes dans un moment où jamais la question d’un autre chemin à
prendre ne s’est posée avec autant de force - ce n’est plus archaïque
ou hérétique d’en discuter -, la gauche est sur d’autres sujets, sur
d’autres préoccupations. Elle est ailleurs… Elle manque aux Françaises
et aux Français, notamment à celles et ceux qui sont le plus durement
frappés par les effets de la crise. Sarkozy s’est remis à courir et
nous, nous sommes toujours incapables de nous relever. Il y a urgence à
réagir car chaque jour de plus est aujourd’hui un jour de trop. Pour
les femmes et les hommes de notre pays, la question n’est pas de savoir
qui sera face à Nicolas Sarkozy en 2012, mais comment sortir de la
crise sociale et vivre mieux.
Nous avons besoin d’être capables de proposer à notre peuple des
objectifs clairs dont la réalisation permette d’améliorer la vie de
chacune et de chacun, et notamment de celles et ceux qui sont le plus
durement frappés par la crise. Des objectifs qui ouvrent de nouvelles
perspectives et sur lesquels puissent s’opérer des rassemblements
suffisamment forts et déterminés pour vaincre les obstacles de tous
ordres qui ne manqueront pas de se dresser, pour permettre que le
changement réussisse, pour qumajorité et un gouvernement de gauche
répondent aux attentes placées en eux. Faute de l’avoir fait dans le
passé, la gauche a plusieurs fois déçu et échoué.
« La crise et après », dit l’intitulé de notre rencontre. Deux dangers
ici nous guettent. L’un serait de négliger le fait que c’est le
capitalisme lui-même qui est à la source d’un tel gâchis pour l’homme
et son environnement, et de croire qu’une politique d’incitation,
d’appui à une éventuelle reprise conjoncturelle peut suffire à nous
sortir de l’ornière. L’autre est de faire profil bas, au motif que l’on
ne pourrait rien contre la crise puisqu’elle est mondiale. Dans les
deux cas, on reste très en deçà de l’ampleur des transformations, des
ruptures nécessaires et possibles, on ne tape pas là où ça fait
réellement mal : une autre utilisation de l’argent et de nouveaux
pouvoirs démocratiques (…).
Face à la crise, discutons d’un nouveau mode de développement
humain, durable et citoyen.
Je veux illustrer mon propos avec cet enjeu d’une nouvelle politique
industrielle pour un développement humain durable.
Un constat : notre appareil productif est dans une situation
préoccupante. Entre la fin 2000 et juin 2008, un million d’emplois
industriels ont disparu. Nous assistons à une véritable saignée. Plus
de 70 % du total des ressources mises chaque année à la disposition des
entreprises (profits, crédits, fonds publics) sont mobilisés pour
financer le paiement des intérêts, des dividendes et les placements
financiers au détriment d’investissements utiles (emploi,
développement, recherche).
J’avance quelques propositions pour réfléchir ensemble.
D’abord sur les finalités : une politique industrielle doit être au
service des besoins de la société et des personnes, de l’intérêt
général, de l’emploi, de la qualification, du progrès social, de la
promotion du pays, de ses territoires, de la construction de son
avenir, de la réponse aux défis écologiques qu’il faut relever dans une
perspective de développement humain durable.
Ces objectifs doivent trouver leur prolongement au plan européen, en
rupture avec les orientations dominantes de la construction libérale de
l’Europe fondée sur le dogme du marché autorégulateur, de la
concurrence libre et non faussée, du dumping social, fiscal,
réglementaire et environnemental.
Le potentiel productif ne se limite pas aux seuls sites de production
mais englobe les infrastructures publiques (réseaux de transports,
accès à l’énergie, réseaux de communications, mais aussi
infrastructures d’éducation, de formation, de santé).
Le fait de placer la préoccupation écologique au coeur de ces objectifs
conduit au développement de nouvelles technologies, de nouvelles
productions, de nouveaux métiers qui peuvent contribuer puissamment, si
on les libère du carcan de la financiarisation, à l’émergence d’une
croissance nouvelle au service de l’épanouissement humain et de la
préservation de l’environnement.
Sommes-nous d’accord pour débattre des grands axes d’une telle ambition
industrielle, pour les quinze, vingt prochaines années ? Les domaines
d’activité dans lesquels la France doit impérativement être présente, à
très haut niveau, sont nombreux. Sommes-nous d’accord pour dire que
nous devons, au niveau national comme au niveau des régions, voire de
certains bassins d’emploi, proposer des structures démocratiques de
pilotage et d’orientation de l’effort industriel avec les outils de
financement innovants nécessaires, une transformation profonde de la
gestion des participations de l’État, la création d’un pôle financier
public ?
Le problème de l’époque nouvelle dans laquelle nous sommes entrés
est bien celui du dépassement du capitalisme. Il s’agit d’avancer dans
une maîtrise sociale de l’économie et des entreprises.
Enfin, il nous faut placer cette question des politiques industrielles
en bonne place dans notre bataille pour transformer la nature et le
contenu de la construction européenne. Depuis près de quinze ans,
parler de politique industrielle était un gros mot dans les cercles
bruxellois. Seul le marché comptait. De ce point de vue aussi, la crise
rend plus indispensable que jamais la concertation entre les différents
pays pour définir les grandes priorités en matière de recherche, de
qualification et de formation, d’effort d’investissement. La BCE, telle
qu’elle est aujourd’hui, est un frein pour le développement des
activités utiles. Mener la bataille pour la réformer en profondeur et
en faire un outil commun de financement et de refinancement au service
de l’emploi et de la réponse aux besoins est un élément important pour
changer la donne en matière de développement industriel en Europe.
Penser l’avenir, ce n’est pas, comme trop souvent la gauche en donne
l’image, ne penser qu’à son pré carré. Faire gagner la gauche, sur des
bases claires et combatives, c’est bien construire des réponses sur les
grandes questions d’avenir.
|