
Bienvenue en terre brûlée
À Châtellerault, les 366 salariés de Fabris, en liquidation judiciaire, contre-attaquent.
Ils menacent de détruire les stocks si Renault et PSA ne leur versent pas 30 000 euros de prime.
Tout va très bien,
monsieur le président. Quand fin mars Nicolas Sarkozy est venu à
Châtellerault (Vienne) soliloquer sur les « mesures prises par le
gouvernement pour faire face à la crise », les milliers de manifestants
ont été tenus à bonne distance et, parmi eux, les centaines de métallos
de Fabris, l’équipementier appartenant, comme la SBFM et les fonderies
Rencast, au petit conglomérat italien Zen, alors placé en redressement
judiciaire, ont fini dispersés préventivement à coups de gaz
lacrymogène. Le 2 juillet dernier, quelques jours à peine après sa
désignation au poste de commissaire régional à la réindustrialisation,
Stéphan de Bossoreille de Ribou visite les bâtiments de ce
sous-traitant de Renault et PSA, mis en liquidation judiciaire mi-juin.
Climat cordial : « ni cris, ni sifflets, ni injures », rapporte le
quotidien local et, de son côté, le représentant du gouvernement fait
mine de ne pas voir une des machines livrée aux flammes à l’entrée de
l’usine.
Depuis cinq semaines bientôt, entre 150 et 200 ouvriers (sur 366 au
total) continuent d’occuper leur ancienne boîte. Jour et nuit, ils se
relaient en équipes, comme quand ils travaillaient dans un raffut de
tous les diables. Aujourd’hui, ils tuent le temps en silence, un calme
rompu parfois par une exclamation de victoire à la belote ou un toast à
l’apéro. Dans les allées de leur usine assoupie, des ombres déambulent
à pas lents autour de leur « trésor de guerre », un stock de plus de 50
000 collecteurs d’échappement destinés à Renault et à PSA que les
salariés en lutte veulent monnayer contre une prime « supralégale » de
30 000 euros par tête de pipe. Et à la nuit tombée, quand le noir broie
tout sur la zone industrielle, des bûcherons amateurs abattent les
peupliers un par un, à la lisière de l’usine. D’autres installent
théâtralement des bombonnes de gaz sur le toit des bâtiments. Une
vieille camionnette taguée de revendications part en fumée sur la
pelouse. Mais à part ça, monsieur le président, tout va très bien :
jeudi, lors d’une assemblée générale, les salariés ont accepté de
repousser au 31 juillet leur ultimatum, initialement fixé au 15 (lire
l’Humanité du 10 juillet), et, faute d’accord sur leur revendication,
ils pourraient faire sauter leur usine.
Déjà licenciés, pas chômeurs pour la plupart mais « adhérents » du
contrat de transition professionnelle (CTP), le dispositif de
traitement social du chômage étendu par le gouvernement à certains
bassins, comme celui de Châtellerault, particulièrement frappés par la
crise, les métallos de Fabris voient l’avenir en gris cendré,
forcément. Sur une aire de repos dans les ateliers, un des ouvriers
s’indigne : « Tout était prévu. Le 16 juin, on passait au tribunal de
commerce pour la liquidation judiciaire et, dès le lendemain, les
lettres de licenciement partaient. Là, on nous fout dans le CTP, mais
après, on fait quoi ? Ils ne font même pas semblant de nous garantir un
emploi dans les douze mois. Ils ont un an pour nous effacer du
paysage. » Secrétaire CGT du comité d’entreprise de Fabris, Guy
Eyermann lampe son café, et s’étonne : « Même le préfet nous dit que le
CTP, c’est juste l’indemnisation un peu meilleure que le chômage. Moi,
je vais le signer, ce contrat, parce que, pour critiquer une merde, il
vaut mieux avoir les deux pieds dedans… Mais dans un an, ils vont nous
entendre quand on n’aura pas de boulot ! »
D’ici là, les Fabris tentent d’arracher le principe d’une prime
payée par les constructeurs français, PSA et Renault, comme cela a été
gagné chez Rencast. « Sarkozy prétend lutter contre la
désindustrialisation, observe Christian Paupineau, délégué du personnel
CGT et salarié depuis vingt-neuf ans dans l’usine. Mais ce ne sont que
des gesticulations : ce qui se passe aujourd’hui dans l’automobile, ça
reste largement invisible, mais c’est l’équivalent du démantèlement du
textile et de la sidérurgie. On connaît les responsables, ce sont les
donneurs d’ordres. PSA et Renault nous ont lâchés malgré la montagne
d’argent public qu’ils ont reçue… Alors ils signent des chartes dans
lesquelles ils promettent d’aider les équipementiers, mais derrière, ce
sont les licenciements qu’ils financent… Et encore, pour nous, ils ne
veulent même pas : pendant des années, ils ont piqué les maigres
profits qu’on pouvait faire et là, ils font encore la loi, jusque dans
notre mise à mort. » Sous couvert d’anonymat, un ancien membre de
l’équipe dirigeante de Fabris confie : « Il y avait au moins un
candidat à la reprise qui pouvait paraître sérieux, mais les
constructeurs ont fait pression pour qu’à la dernière minute il retire
son dossier au tribunal. Dans la crise, Renault et PSA sont en train de
restructurer tout le secteur des équipementiers ; ils ont droit de vie
ou de mort, et ils l’utilisent sans état d’âme… Après nous avoir
demandé des rétrocessions de productivité de 3 % par an, ils nous
enterrent. »
Victimes de cette politique de la terre brûlée, les 366 salariés de
l’équipementier automobile de Châtellerault regardent les rapaces rôder
autour de l’usine. Il y a une dizaine de jours, lors d’une manif dans
les rues de la sous-préfecture, ils ont découvert, avec stupeur, le
prix facturé au client pour l’un des collecteurs qu’ils fabriquaient :
265 euros. Mains sur les cageots de pièces usinées, Christian Paupineau
et Guy Eyermann s’exclament : « Nous, on achetait le brut de fonderie à
6 euros et, après usinage chez Fabris, on revendait la pièce pour 9
euros. Comme quoi, du pognon, il y en a, dans les caisses de Renault et
PSA. C’est là qu’on doit taper ! » Après un premier déplacement chez
Peugeot à Poissy, mardi dernier, les Fabris feront le siège de Renault
à Boulogne-Billancourt jeudi prochain. Jusqu’ici tout va très bien.
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