Obama
est menacé d’un Waterloo. Si son projet de réforme de la couverture
médicale ne passe pas au Parlement, « cela va le briser ». C’est Jim De
Mint, sénateur républicain de Caroline du Sud, qui a lancé l’anathème.
Triomphant, il ajoute : les républicains pourront remporter les
élections partielles de l’année prochaine et reprendre la majorité au
Sénat.
Pour quelques points en moins dans les sondages, six mois après
l’entrée à la Maison-Blanche, Obama serait donc à la veille d’une
déroute sur un terrain dont il avait fait la priorité de ses priorités
durant sa campagne électorale. La réforme d’un système de santé
aberrant qui laisse 47 millions d’Américains (chiffre cité par le
président) sans les moyens de se soigner, faute de pouvoir payer un
contrat d’assurance. Une promesse approuvée massivement dans les
sondages (72 % en mai) pourrait-elle échouer dans la tempête déchaînée
par les maîtres du système ? Certes, six mois après l’arrivée à la
Maison-Blanche, le temps de la lune de miel est passé, mais avant Obama
aucun président n’a jamais eu une majorité aussi étendue.
Or, cinq millions de personnes, selon l’Institut Gallup, ont perdu
leur assurance depuis septembre. Soit parce qu’elles ne peuvent plus
payer les primes qui augmentent plus vite que l’inflation et les
salaires, soit parce qu’elles ont été licenciées, soit parce qu’elles
sont victimes de la baisse de la valeur de leur maison, valeur repère
qui servait à la banque pour fixer leurs emprunts, soit parce que leurs
cartes de crédit ont épuisé les possibilités de se procurer des fonds
(ce pourrait être la prochaine bulle après les subprimes)… Assurance
maladie et retraites figurent dans le contrat des entreprises, salariés
et patrons payant chacun, en principe, une part de l’assurance. Mais
depuis l’ère Bush, la part patronale est en forte diminution, quand
elle n’a pas été supprimée au nom de la compétitivité. À la fin de
l’année, on pourrait compter 50 millions d’exclus. Une seule
possibilité : les coûteuses assurances privées
Plus de trois millions d’enfants sous-alimentés
Résultat, les inscriptions aux services d’aide aux plus pauvres ont
augmenté cette année de 23 %, selon le Wall Street Journal. La demande
de bons alimentaires, les foods stamps nés de la grande dépression,
pour ceux qui n’ont plus de quoi se nourrir a augmenté de 19 %,
toujours en un an. Derrière ces chiffres, le drame de familles
entières, de 3,5 millions d’enfants de moins de 5 ans sous-alimentés
(soit plus de 17 %). Ce sont des millions d’Américains qui tombent
au-dessous du seuil de pauvreté fédéral, 21 910 dollars par an (15 700
euros) pour quatre personnes. Pour que les enfants puissent être
épargnés, Barack Obama a fait voter une loi qui prend en charge
gratuitement les plus démunis. Hors statistiques officielles, il y a
ces exclus du seuil de pauvreté mais qui n’ont pas de quoi payer les
contrats d’assurance. Ce n’est pas d’eux qu’il est question au
Capitole, dans le débat sur la réforme mais de ce que Jim De Mint
appelle « la liberté de choix », opposée à une intervention de l’État,
assimilée au socialisme, voire au communisme. L’horreur. Ce ne sont pas
des bureaucrates, dit-il, qui vont dire aux personnes âgées quelles
pilules elles doivent prendre. Chacun doit avoir le choix. Le choix de
son assurance et donc de son médecin, de son hôpital, de son
traitement, selon les règles de la libre entreprise. Un choix en
réalité imposé par les compagnies d’assurances privées, selon leurs
multiples cautions, les consignes et les protocoles imposés au
personnel médical de l’industrie hospitalière, selon une industrie
pharmaceutique qui vend les médicaments au prix fort (les mêmes sont
moins chers au Canada), selon les exigences de l’Association des
médecins (l’AMA)… en fait selon des réseaux de soins plus préoccupés
par l’augmentation des dividendes des actionnaires de leurs sociétés
cotées à Wall Street que par le serment d’Hippocrate. Le système ignore
la prévention pour le traitement curatif, lui préfère le soin à l’acte,
d’un meilleur rapport.
Les dépenses les plus élevées au monde
Au nom de la concurrence libre et d’une compétitivité non faussée
par l’État, cette coalition des armées de l’empire de l’Ancien Régime
est partie sur le sentier de la guerre contre une réforme qui n’a pas
pourtant l’intention d’instaurer une sécurité sociale pour tous comme
on la connaît en France et en Europe. Le single payer, cette sécu
demandée par les syndicats, les associations progressistes et une
partie des médecins, promise en 2001 par le sénateur Obama pour mettre
fin au système qui fait des États-Unis le pays où les dépenses de santé
sont les plus élevées au monde et où, comble de l’inefficacité,
l’espérance de vie arrive au 24e rang des pays développés dans le
classement de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et la
mortalité infantile au 8e rang derrière Cuba. Les dépenses creusent
d’année en année un déficit dans un budget fédéral contraint par le
Medicare (pour les plus âgés de 65 ans) et le Medicaid (pour les plus
pauvres) de voler au secours de malades et d’hôpitaux publics, qui sous
le règne du marché s’alignent de plus en plus sur les privés.
Dans l’imaginaire hérité de l’histoire de la conquête, du
puritanisme, ceux qui ne travaillent pas sont des paresseux qui vivent
de la charité publique, des impôts payés par les honnêtes gens qui
travaillent dur. Car il y aurait toujours « une nouvelle frontière » à
conquérir. Une idéologie qui ne perd pas de poids dans la récession qui
frappe dans un pays qui a perdu l’hégémonie de jadis, mais qui continue
à fournir des arguments au parti de la libre entreprise. Sous le déluge
de pub télé des républicains, 42 % ont peur de voir leurs impôts
augmenter et se prononcent contre la réforme (sondage du Wall Street
Journal, jeudi dernier). Depuis toujours ces disciples ont tiré à
boulets rouges sur les velléités de réforme du système de sécurité
sociale des présidents Kennedy, Johnson, Carter, Clinton. À l’époque de
celui-ci, Hillary Clinton avait dû capituler sans condition avec un
projet légèrement plus avancé que celui d’Obama.
Le poids des lobbies
Cette fois, selon la méthode qu’il a toujours prêchée pour surmonter
les divisions partisanes, Obama doit trouver un compromis acceptable
par une majorité d’élus des deux partis. Il en a réuni à la
Maison-Blanche. Il est allé au Congrès pour les convaincre. En même
temps, sans trop d’illusions sans doute, il a fait appel aux réseaux
des temps électoraux, un million de mails, de lettres ont été adressés
aux sénateurs. Des spots passent sur les sites du syndicat des
infirmières ou des associations : ceux qui viennent de perdre leurs
assurances ou qui ne peuvent s’en payer témoignent à la télé. Ceux de
la présidence, à la télé, se terminent par « It’s time ». C’est le
moment de réformer. Une manifestation a lieu samedi devant le Sénat.
Des dizaines d’associations, des syndicalistes, des féministes (les
femmes, les Noirs et les Hispaniques sont les plus touchés) se rendront
au Sénat à Washington. Des manifestations auront lieu dans 53 villes
pour commémorer la naissance, il y a 44 ans, des premières institutions
d’aide.
Le combat est serré. L’armée du sénateur De Mint avait rassemblé,
dès le premier jour du débat, un millier de représentants des maîtres
des réseaux de santé dans les couloirs du Capitole. Les lobbyistes dont
les carnets de chèques arbitrent le champ de bataille (voire
ci-contre), laissant dans le doute une réforme qui devait apporter une
couverture médicale à 22 des 47 millions qui n’en ont pas, en
élargissant le domaine du Medicare.
Et dans la plaine de Waterloo, on a vu la troupe des Blue Dogs (les
chiens bleus), un groupe d’une quarantaine d’élus démocrates, passer à
l’ennemi pour s’opposer à la réforme, habillés en combattants du
déficit et respectueux de la liberté du choix chère à Jim De Mintt.
Jusqu’au bout, Barack Obama aura mené le combat pour en finir avant les
vacances parlementaires, le 7 août, afin que la réforme puisse être
adoptée cette année comme promis. Hier, après avoir arraché un
consensus au sein d’une commission au Congrès, le Washington Post
titrait : « Il cherche un soutien en promettant moins ». Le journal
rappelait qu’Obama n’a jamais promis que tous les non-assurés auraient
une couverture maladie. Dans le meilleur des cas, le vote de la loi
réformant le système de santé américain n’aura pas lieu avant l’automne.
Jacques Coubard
Pour saisir les enjeux et la complexité du système
américain lire le Système de santé américain, d’Élisabeth Chamoreau,
Documentation française ; le Welfare State en Amérique du Nord,
l’Harmattan, et la Conscience d’un démocrate, du prix Nobel Paul
Krugman.