
Dans l'incendie, tirer les marrons du feu…
Réunis à Aix-en-Provence, grands patrons, banquiers et responsables
politiques se montrent très inventifs quand ils tentent de sauver le
système. Mais sur le terrain social, ils redeviennent vite pareils à
eux-mêmes…
Les
remèdes sont simples : les enfants n’ont qu’à enchaîner les contrats
précaires et les parents ne seront jamais assez âgés pour pouvoir
prétendre à la retraite.
Pour eux, ça ne fait pas un pli : malgré la crise sans précédent du
capitalisme, la lutte des classes est terminée et ce qui menace la
société aujourd’hui, c’est la guerre des générations… Le pire est à
craindre, nous serinent-ils, et afin de le faire advenir avec
certitude, les néolibéraux parent d’un vernis scientifique, à
l’occasion des « rencontres économiques » d’Aix-en-Provence, leur lente
décoction des meilleures blagues des sondologues. En parfaits
technocrates, ils savent mieux ce que veut le peuple et, évidemment, ce
qui est bon pour lui : selon les représentants des élites économiques
et politiques réunis au « petit Davos provençal » - l’expression
médiatique consacrée -, la précarité est une chance pour les jeunes sur
le marché du travail et les retraités ne demandent qu’à retourner au
boulot. C’est l’économiste Pierre Cahuc qui cite une enquête de la
Fondation pour l’innovation politique, liée à l’UMP, selon laquelle
seuls 30% des jeunes Français seraient confiants pour leur avenir,
quand, aux États-Unis ou au Danemark, des pays qui sont, rappelle-t-il
avec délectation, les « chantres du modèle flexible », ils seraient
plus de 60% à voir leur futur en rose. Ou encore, Jean-Pierre Wiedmer,
dirigeant de HSBC Assurances, qui pérore : « Les nouveaux seniors ne
veulent plus de la retraite loisir de ceux d’avant, ils veulent être
actifs. »
Avec l’autorité de son Prix Nobel, l’Américain Robert
Fogel invite à « ne pas jeter prématurément les travailleurs de 65 ans
comme des tomates pourries ».
Toujours soucieux de se présenter comme « réalistes » et
« pragmatiques », les néolibéraux savent aussi remodeler le monde à
l’image de leurs rêves. Or, en vérité, les conséquences de la récession
en matière d’emploi, rappelées par Martine Durand, la directrice
adjointe de l’Emploi, du Travail et des Affaires sociales à l’OCDE,
seront si apocalyptiques qu’elles devraient renvoyer la mise en œuvre
de leurs préconisations aux calendes grecques : 27 millions de chômeurs
supplémentaires dans les pays les plus développés à l’horizon 2010 ;
des cohortes de jeunes « sacrifiés parce que, pendant deux ou trois
ans, les entreprises ne vont pas les embaucher et que, quand il y aura
la reprise, d’autres arriveront et leur passeront devant » ; et des
seniors licenciés bien avant l’âge légal du départ à la retraite
« alors que leur taux de retour à l’emploi est extrêmement faible ».
Mais qu’à cela ne tienne ! Les doctes participants au raout du Cercle
des Économistes maintiennent le cap pour n’évoquer à aucun moment des
concepts aussi ringards que la sécurité de l’emploi, la répartition des
richesses créées, la redistribution des gains de productivité
confisqués par le capital ou le système par répartition des régimes de
retraite - encore que, sur ce dernier point, leur timidité tient
peut-être aussi à la formidable déculottée boursière des fonds par
capitalisation…
Bien décidés à aiguillonner l’opinion publique au moment où, en
France, le gouvernement Fillon multiplie les ballons d’essai sur
l’allongement de l’âge légal de départ à la retraite, les ténors sont
invités à chausser leurs sabots les plus gros. Avec l’autorité de son
Prix Nobel, l’Américain Robert Fogel invite à « ne pas jeter
prématurément les travailleurs de 65 ans comme des tomates pourries »,
alors qu’ils « peuvent s’attendre à vivre en bonne santé pendant 20 à
30 années supplémentaires ». Présenté comme l’inspirateur des réformes
en Allemagne depuis 2002, Axel Börsch-Supan voit dans les « retraites
précoces » - avant 65 ans, voire plus, dans sa logique - la cause d’un
conflit intergénérationnel latent : « Ces pensions sont payées par les
plus jeunes et du coup, elles créent le chômage de nos enfants. » Pour
David Wise, « on ne devrait plus pouvoir donner l’excuse de donner du
travail aux jeunes pour expulser les travailleurs plus âgés de
l’emploi : aux États-Unis, depuis les années 1960, 40 millions de
femmes sont rentrées dans la vie active et cela n’a eu aucun impact
pour l’emploi des hommes. »
« En France, on va avoir moins
d’emplois. On ne peut pas garder les gens indéfiniment,
quand même. »
Dans ce véritable festival d’Aix-en-Provence, les Français ne sont
pas en reste. « Chez nous, l’âge légal du début de la vieillesse, c’est
60 ans, et l’âge médical, c’est 73 ans, affirme Jacques-Henri David,
patron de la filiale hexagonale de la Deutsche Bank. Or, aujourd’hui,
l’homme qui a entre 60 et 73 ans n’est plus du tout le même que celui
pour lequel on a bâti les régimes sociaux au lendemain de la Guerre. On
a tout le sujet et on a toute la solution : il n’y a qu’un seul débat à
avoir dans la zone euro, c’est celui de l’âge du départ à la
retraite. » PDG d’Areva, Anne Lauvergeon se vante : « Dans les
effectifs, on a un salarié qui a 77 ans et c’est un Français, en plus !
Moi, je ne sais pas si la fonte musculaire pose des problèmes, mais ce
qui est sûr, c’est que l’on garde des experts formidables, des gens que
les plus jeunes sont ravis de croiser. » Peu après sa consoeur du CAC
40, Christophe de Margerie se racle la gorge : « Sur les seniors, je ne
suis pas tout à fait d’accord. » Et soudain, le patron de Total qui
envisage, depuis la mi-mars, de supprimer 550 postes en France, crache
le morceau : « En France, on va avoir moins d’emplois. On ne peut pas
garder les gens indéfiniment, quand même. » Un peu plus, et par
inadvertance, Christophe de Margerie en arriverait à déterrer la lutte
des classes… Roublard, il ajoute aussitôt au grand soulagement de
l’assemblée : « Il faut aussi donner leur chance aux jeunes. »
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